AZALI ASSOUMANI : Un an après son retour au pouvoir

Afrique Education : Monsieur le Président, le temps passe vite. Vous êtes en place depuis un an. Qu'avez-vous fait ?

Azali Assoumani : J’ai mis en œuvre la politique de développement économique et social que j’avais promis à mes compatriotes lors de la campagne électorale, avec notamment les mesures prises pour améliorer le niveau et les conditions de vie de la population.

L’ensemble des actions engagées dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la sécurité, de la justice, de la jeunesse et des sports, fait l’objet d’un document que vous pouvez vous procurer.

Y figurent, également, les projets que nous avons jugés prioritaires à même de porter notre ambition d’inscrire notre pays parmi les pays émergents du continent africain à l’horizon 2030.

Mais c’est dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures hospitalières et routières que nous avons enregistré nos premiers résultats.

Aujourd’hui, le chantier de l’énergie thermique est achevé. Nous avons acquis des centrales éclectiques pour la Grande-Comore, Anjouan Mohéli, sous financements propres. Désormais, aux Comores, les villages, les foyers, les ateliers et les entreprises sont fournis en électricité, 24 heures sur 24.

Les chantiers des hôpitaux et des routes ont été lancés. C’est ainsi que nous venons d’inaugurer l'hôpital de Bambao-Mtsanga, construit par la Chine. Cet établissement ultramoderne n’a jamais pu être mis en fonction depuis sa remise aux autorités comoriennes en 2014.

Je voudrais, ici, renouveler notre profonde gratitude au peuple et au gouvernement de la République populaire de Chine. Je salue, en particulier, Son Excellence Monsieur le Président Xi JINPING pour son engagement en faveur de l’Afrique et de mon pays et pour son respect de la parole donnée lors du Sommet du Forum sur la Coopération sino-africaine de Johannesburg, en Afrique du Sud, en décembre 2015.

Je viens de poser la première pierre pour la construction de l’Hôpital national El-Maarouf, de référence internationale, en lieu et place du Centre hospitalier actuel de la capitale, Moroni. C’est l’Etat comorien qui financera les travaux qui doivent durer 3 ans.

Bref, un an après mon investiture, des bases du développement et de l’émergence du pays sont en place.

Dans un tout autre domaine, nous avons pris des mesures pour réformer notre diplomatie pour la mettre au service du développement et de l’intégrité territoriale, consolider les relations bilatérales avec nos partenaires traditionnels et renforcer les liens avec nos voisins de l’Océan Indien et du Continent.

Nous avons, également, revu nos relations avec nos frères du monde arabe, dans le sens du renforcement de la coopération avec les pays de la Ligue des Etats arabes, pour qu’elle soit plus fructueuse et bénéficie mieux à notre pays et à notre population. Nous continuons à y travailler et nous avançons, progressivement.

Toutefois les derniers développements des relations interarabes nous ont amené à décider de rompre nos relations avec le Qatar, par solidarité avec l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et les autres pays du Golfe. Nous souhaitons que les initiatives en cours, permettent de revenir à la normale et à l’unité de l’ensemble du monde arabe et islamique.
Afrique Education : Visiblement, tout est parfait pour vous. Dans quel domaine ou secteur avez-vous rencontré le plus de difficultés auxquelles vous ne vous attendiez pas ?
Azali Assoumani : Je me garderai bien de lancer des critiques sur l’action de mes prédécesseurs car je suis élu pour agir et non pour formuler des critiques. Mais il faut avouer que l’héritage a été plus lourd que je ne m’y attendais. Un contexte budgétaire difficile, marqué par un grand déficit, financé le plus souvent par des appuis extérieurs, la gabegie, le laxisme dans le recouvrement des recettes, la rupture de la discipline budgétaire soulignée par les institutions financières internationales, ajoutés au contexte de la campagne électorale passé. Mais petit à petit, nous y remédions.

Afrique Education : Encore quatre ans et vous quitterez Beit-Salam pour laisser la place à quelqu'un d'autre. Que prévoyez-vous entreprendre pendant cette deuxième année de votre mandat ?

Azali Assoumani : Continuer et persévérer dans l’action engagée en faveur du développement social et économique, pour apporter plus de prospérité et de bien-être au peuple comorien. Nous nous donnons les moyens de le faire. Nous avons fait adopter le budget national le plus ambitieux des 40 dernières années. Nous devons confirmer l’option de l’émergence à l’horizon 2030, par des décisions d’envergure et des résultats concrets.

Afrique Education : Vous occupez, pour la deuxième fois, la fonction de président de la République que vous aviez tenue il y a quelques années, et ce pendant sept ans. Quelle est la différence entre l'actuelle présidence et la précédente ? Est-ce mieux aujourd'hui que lors de la première présidence ?

Azali Assoumani : Les circonstances et la conjoncture ne sont pas les mêmes. Quand la crise séparatiste s’est déclenchée sur l’Ile d’Anjouan en 1997, j’étais Chef d’état-major de l’Armée nationale de développement. Le pays était au bord de l’explosion ou de la guerre civile. J’ai pris la lourde responsabilité de l’interposition de l’armée, pour éviter le pire.

La réconciliation nationale que j’ai engagée avec la classe politique et les autorités insulaires, ont permis de juguler la crise séparatiste et fort heureusement, le dialogue nationale que j’ai initié a abouti à l’adoption, en 2001, d’une nouvelle constitution instaurant l’Union des Comores et de ses institutions, avec le principe de la présidence tournante entre les îles. Je me suis porté candidat et j’avais remporté la présidentielle de 2002.

16 ans de pratique de la nouvelle constitution, le bilan est là : nous en sommes à la 3ème alternance démocratique et pacifique au pouvoir. C’est un acquis très important quand on connaît l’instabilité chronique qui plombait ce pays depuis son accession à l’indépendance et les changements brutaux et sanglants au sommet de l’Etat.

Aujourd’hui, c’est en Président de la République élu pour la seconde fois, avec 10 ans de décalage, que je dirige le pays. Les défis et les priorités ne sont plus les mêmes. Nous ne faisons plus face à une crise, comme en 1999, mais, aux défis importants du développement social et économique du pays. Ce à quoi nous nous sommes attelés depuis un an.

Afrique Education : Vous êtes engagé vers la recherche de l'émergence économique mais le courant ne passe pas bien entre la majorité présidentielle et l'opposition, qui essaie de freiner vos actions. Or, il faut l'union nationale pour mener vite les réformes. C'est à vous de tendre la main à l'opposition car vous êtes le président de tous les Comoriens. Pourquoi vous ne le faites pas ?

Azali Assoumani : Vous savez, j’ai toujours eu à gérer le pouvoir sans disposer d’une majorité parlementaire et avec des exécutifs insulaires qui n’étaient pas du même parti politique que moi. Cela ne m’a jamais empêché de gouverner grâce au dialogue permanent que je m’efforce toujours d’établir avec les institutions, avec tous les partis politiques et les acteurs de la société civile. C’est ce que je fais. Ce que tout le monde doit avoir toujours en tête, c’est que si le candidat, AZALI Assoumani, a été porté au pouvoir par une coalition de partis politiques et des personnalités qui ont appelé à voter pour moi sans la consigne d’aucun parti, le Chef de l’Etat est le Président de tous les Comoriens. Je dois, donc, dans le respect des engagements politiques, veiller sur l’unité et à la concorde nationales.

Pour réussir la politique ambitieuse que j’ai définie, je dois mobilier et rassembler toutes les forces vives du pays, consolider l’unité nationale et la démocratie avec la poursuite du dialogue avec les partis politiques, la société civile et avec la concertation avec les institutions de notre pays, notamment, les exécutifs des îles et l’Assemblée nationale.

Afrique Education : Pendant votre première année aux affaires, on vous a vu parcourir le monde : Addis Abeba, New York, Paris, Marrakech, Malabo, etc. sans oublier votre sous-région de l'Océan Indien. Les Comoriens vous reprochent de faire du tourisme et de faire voyager, à chaque fois, beaucoup de vos collaborateurs aux frais de l'Etat. Tous ces voyages sont-ils bénéfiques pour l'Etat ? Qu'ont-ils déjà rapporté au pays ?

Azali Assoumani : C’est normal pour un début de mandat car ces déplacements consistent à prendre ou reprendre les contacts. En tout cas, ce sont des déplacements au cours desquels, je me retrouve avec mes pairs Chefs d’Etat et qui répondent à des obligations nées de notre appartenance à des organisations internationales, continentales ou régionales. Je pense que l’on fait une comparaison avec le déplacement de mes prédécesseurs et je crois qu’il faut juger en fonction des résultats. En tout état de cause, je veille, personnellement, pour que ces déplacements soient utiles pour notre pays.

Je dirai à mes compatriotes qui me font confiance : ne vous inquiétez pas. Je gère les deniers publics en bon père de famille. Il suffit de voir le parcours fait en un an en matière d’investissements publics et de régularité dans le paiement des salaires des agents de l’Etat, sur des fonds propres, contrairement, à mes prédécesseurs, pour s’en convaincre et mettre la question des déplacements du Chef de l’Etat à sa place et dans son contexte.

Afrique Education : Votre ambition est de faire venir les investisseurs aux Comores. Mais la desserte de Moroni n'est pas du tout chose facile : on met parfois plus de 14 heures pour y arriver. Souvent, on effectue d'interminables correspondances très fatigantes. N'est-ce pas la première chose à faire : faciliter la desserte de Moroni avant de séduire les investisseurs ? Pourquoi ne combinez-vous pas, Développement du tourisme et ouverture du ciel comorien pour intéresser plusieurs compagnies aériennes autres qu'Air France ?

Azali Assoumani : Air France ne dessert pas les Comores. Renseignez-vous.

Ouvrir le ciel comorien à des compagnies aériennes internationales figure parmi nos priorités. En un an, des mesures ont été prises pour rendre les Comores plus accessibles.
L’aéroport international de Moroni-Prince Said Ibrahim, accueille de nouveau le trafic aérien de nuit, pour encourager de nouvelles compagnies aériennes à desservir l'archipel.

Outre Kenya Airways, Air Austral, Air Madagascar et Précision Air, Ethiopian Airways vient de s'implanter aux Comores. Air Mauritius sera bientôt là. D’ailleurs, c’est pour en discuter que j’ai eu avec les autorités mauriciennes, au plus niveau, des entretiens, lors de la mise en place de la Commission Mixte et du Forum des affaires Maurice-Comores. Des discussions sont en cours pour que d’autres compagnies viennent assurer la desserte de Moroni

Cette diversité, avec la concurrence qu’elle va créer favorisera une saine émulation en faveur du consommateur en entraînant, nous l’espérons, une baisse de tarifs car le problème majeur du transport aérien comorien reste le prix des billets d'avion. Pour sa part, l’Etat fera un effort sur les taxes d'aéroport pour faciliter la circulation.

Je sais que ce problème de transport aérien préoccupe beaucoup nos frères et sœurs de la diaspora comorienne qui est un des leviers essentiels du développement économique de notre pays. Cette diaspora peut et doit jouer un rôle important non seulement pour venir en aide aux familles dans le pays mais aussi pour contribuer à la lutte contre la pauvreté, aider à la création d’emplois et de richesses et participer à la relance de notre économie, notamment, dans les domaines du tourisme, de l’économie numérique, de l’agro-industrie et des services.

Il nous appartient en tant qu’autorités, de créer les conditions pour que les membres de la diaspora viennent investir avec confiance dans leur pays, notamment, par une politique incitative et des mesures d’accompagnement, des améliorations de notre code des investissements, des garanties de transferts de capitaux, de créations d’entreprises et des protections contre les risques d’expropriation et de rupture de contrats.
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Afrique Education : Le dossier sur le retour de Mayotte dans le giron comorien vous tient particulièrement à cœur. Vous aviez à cet effet ouvert des discussions avec l'administration de François Hollande qui vient de quitter le pouvoir. Où en êtes-vous ? Qu'ont donné vos contacts à ce sujet au niveau de l'Union africaine et des Nations-Unies ?

Azali Assoumani : Vous savez, il faut reconnaître la réalité pour tenter de la changer. Mayotte est une île comorienne, conformément, au droit international, malgré l’administration française de cette île depuis 1975.

Depuis cette date, les autorités comoriennes sont restées dans l’affirmation des principes : «Mayotte est Comorienne ». Les plaintes à l’ONU et à l’UA n’ont pas apporté la solution souhaitée et le contentieux n’a pas avancé, malgré l’engagement des pays amis à qui je tiens à renouveler ici notre reconnaissance. Mayotte est une partie de notre territoire nationale et nous n’en démordrons pas. Cela dit, il faut chercher et trouver, cette fois-ci, une solution. Dans l’intérêt de la France et des Comores. Remettre la solution à plus tard ne fait que la compliquer. Déjà, la partie française s’est enfermée dans la logique de la Loi franco-française de la départementalisation de Mayotte alors qu’auparavant, le statut donné par la France à cette île comorienne, laissait les choses plus ouvertes.

Il nous faut un dialogue franc avec la France, pour trouver une solution. Nous sommes ouverts aux discussions au niveau bilatéral, avec notre partenaire, la France.

J’ai eu un entretien téléphonique avec le Président, Emmanuel Macron, suite à ses propos sur les Kwassa-Kwassa, qui ont fait la une dans le monde entier. Après les réactions choquées des autorités et des citoyens comoriens, aux Comores et en France, le Président Macron a fait preuve de sagesse. Il a établi avec moi un contact direct et a souhaité que de part et d’autre, nous contribuions à faire baisser la tension.

Mais, nous devons, avec la France, aller plus loin, non seulement, pour mettre fin au drame des Kwassa-Kwassa, mais aussi, pour faire face au fond du problème, la question de l’île comorienne de Mayotte. Il y a d’un côté, le droit international qui est sans équivoque sur cette question : Mayotte est une comorienne. Il y a la situation de fait d’un autre côté. A un moment, la recherche de solution était plus aisée. Avec la pseudo-départementalisation de Mayotte, par son illégalité, le problème s’est encore plus compliqué. Mais, il n’y a pas le choix, nous devons avec la France, aborder la question, sur le plan bilatéral. Les voies viendront en appui ou en complément. Avec les Présidents Jacques Chirac et François Hollande, des pistes ont été explorées. Avec le Président, Emmanuel Macron, nous nous sommes mis d’accord, pour faire avancer le dialogue.

Le Haut Comité Paritaire doit aborder le sujet, sans tabou. L’enjeu étant le vivre ensemble avec nos frères et sœurs mahorais, qui méritent non le mépris, mais, l’estime et le respect. Ils doivent être convaincus que nous devons, un jour, nous retrouver en famille, dans un même ensemble politique.

En attendant, l’inacceptable visa Balladur doit être levé. Il a, déjà, causé assez de morts et de drames. Il n’y a pas d’immigration entre Mayotte et les autres îles puisque les Comoriens qui s’y déplacent sont chez eux sur leur territoire. Toutefois, il faut mettre fin au génocide qui ne dit pas son nom. Ce sont, en effet, des dizaines de milliers de mes compatriotes qui sont morts en mer depuis l’instauration de ce visa, en tentant de se rendre à Mayotte sur des embarcations de fortune. Mais, ici, c’est moins spectaculaire que sur la Méditerranée. Les Comoriens meurent dans l’indifférence et le silence de la communauté internationale.

Afrique Education : La présidence tournante, parlons-en. D'aucuns la condamnent et vous invitent à modifier la constitution pour instituer une présidence à deux mandats susceptibles d'accompagner le projet du président élu. Qu'en pensez-vous ? L'émergence économique que vous appelez de tous vos vœux passe-t-elle par une telle réforme ?

Azali Assoumani : Le débat est lancé et c’est tout à fait compréhensible, voire, justifié. Nous sommes en démocratie. Chacun est libre de s’exprimer y compris sur la constitution. Pour le moment, je fais face à l’urgence et à la priorité. Des Comoriens sans électricité, sans soins et sans routes, sont peu enclins au débat politique et institutionnel. C’est ce que je répondis aux promoteurs du bilan juste à la veille des élections présidentielles.

La constitution actuelle est le fruit de la concertation et du consensus national, sanctionnés par le verdict populaire du référendum. Il y a déjà eu des réformes à la constitution actuelle qui ont porté sur des sujets mineurs des appellations et des prérogatives. Le débat de la présidence tournante touche au cœur du système actuel qui a fait ses preuves depuis 2001. Seulement, comme lors de l’élaboration de cette constitution, c’est dans la concertation, le débat sans exclusive, dans un climat détendu et apaisé, que la question doit être abordée,

En tout cela, il m’incombe le devoir de faire en sorte que ça soit aussi bien, sinon, bien plus apaisé, c’est-à-dire, avant l’ensemble des échéances électorales.

Tout le monde sait que c’est un membre de l’opposition de l’époque qui a présidé aux travaux et à la rédaction des nouveaux textes fondamentaux, auxquels je n’ai eu qu’à apposer ma signature et soumettre au peuple. Mais, je porte une responsabilité particulière en qualité de Chef de l’Etat, mais aussi, comme celui qui, à son corps défendant est considéré comme l’auteur de cette Constitution.

Afrique Education : Votre dernier mot ?

Azali Assoumani : Durant cette première année de mandat, mes compatriotes ont prouvé que je peux compter sur eux en grande majorité. Je voudrais les remercier ainsi que mes collaborateurs, pour m’avoir accompagné dans la politique et les projets que j’ai mis en œuvre pour hisser notre pays à un niveau supérieur. Ce pari, d’autres pays africains moins nantis que nous, l’ont fait et l’ont réussi. Plus que jamais, je crois fermement en la capacité de ce pays à relever le défi.

Propos recueillis par
Jean Paul Tédga.

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