COTE D'IVOIRE : Il faudra plus que la mobilisation du peuple pour chasser l'ogre d'Abidjan

Qu’il s’agisse d’Ivoiriens vivant et travaillant au pays ou bien de ceux qui ont passé des vacances dans la capitale économique, tous sont d’accord pour soutenir que notre peuple est suffisamment mobilisé pour en découdre avec les gens qui, depuis qu’ils ont été installés au pouvoir par la prétendue patrie de la liberté et des droits de l’homme, ne font que violer la Constitution et porter atteinte aux libertés fondamentales chèrement conquises par Laurent Gbagbo et d’autres démocrates ivoiriens en 1990. Ils ajoutent néanmoins que ce qui manque, pour stopper ce régime dictatorial et criminel, ce sont des leaders de la trempe de Laurent Gbagbo, c’est-à-dire, des hommes, femmes et jeunes capables de mouiller le maillot ou d’aller au charbon. C’est tout le débat sur les rapports entre peuple et leader qui est posé ici. Dans les lignes qui suivent, je voudrais apporter ma modeste contribution à ce débat qui est aussi vieux que le monde mais que notre pays ne peut se permettre d’éluder aujourd’hui.

Autant les leaders ne sont rien sans le peuple (fonctionnaires, ouvriers, étudiants, militants et sympathisants des formations politiques, etc.) car, tout seuls, ils seraient incapables de bloquer les activités dans une ville ou dans un pays, autant le peuple a besoin de leaders qui puissent le galvaniser et le guider d’une manière qui permette à tous d’atteindre l’objectif fixé. L’un (le peuple) ne va pas sans l’autre (les leaders). Parfois, les liens entre le peuple et le leader peuvent devenir fusionnels comme on a pu le remarquer entre le peuple vénézuélien et Hugo Chávez. Lors de ses promenades dominicales dans les quartiers pauvres de Caracas, celui-ci n’hésitait pas à serrer des mains, à donner des accolades ou à bavarder avec des passants avec la plus grande familiarité. Il convient d’avoir cette proximité et cette communion en tête pour comprendre pourquoi le peuple était debout et mobilisé pour défendre Chávez chaque fois que les impérialistes voulaient le renverser et le remplacer par un homme de paille.

C’est dire que la mobilisation et la détermination du peuple, aussi nécessaires soient-elles, ne sont pas suffisantes pour apporter ou provoquer un changement social ou politique dans un pays. En Côte d’Ivoire, en 1990 et 1992, le peuple n’était pas seul dans la rue. Il avait à sa tête des leaders politiques (Laurent Gbagbo, Simone Ehivet, Boga Doudou, Ahibo Koffi, Laurent Akoun, Dacoury-Tabley, Odette Sauyet, Ouraga Obou, Georges Coffie, Bedi Holi, Lida Kouassi et d’autres), syndicaux (Marcel Etté), de la société civile (René Dégni Ségui). Ces hommes et femmes n’étaient pas des leaders “choco”, ne se contentaient pas de produire des communiqués ou d’organiser des conférences de presse, avaient leur propre service d’ordre (Louis Dacoury- Tabley était en charge de la sécurité au FPI, si je ne m’abuse), ne battaient pas en retraite pour un “oui” ou un “non”. Bref, c’étaient des gens courageux, déterminés et prêts à souffrir pour les Ivoiriens.

Il en va de même au Burkina Faso. Là-bas, les 29, 30 et 31 octobre 2014, le peuple n’a pas fait la révolution tout seul. C’est avec divers leaders (les opposants Sankara Benwende, Zéphirin Diabré, Ablassé Ouédraogo, le Balai citoyen de Serge Bambara, le Collectif anti-référendum de Hervé Ouattara) que le peuple burkinabè a réussi à chasser Blaise Compaoré. Comme les marcheurs ivoiriens du 18 février 1992, les leaders du Faso avaient alors témoigné de courage, de détermination et d’une extraordinaire capacité à prendre des coups pour leur peuple.

N’est pas leader qui veut car le vrai leadership est une vocation et conduire les hommes de l’esclavage ou de l’oppression à la liberté est une vocation à la fois exigeante et dangereuse. Vocation exigeante car le leader doit avoir un certain nombre de qualités s’il veut entraîner le maximum d’hommes et de femmes à sa suite. Ces qualités sont, entre autres, la cohérence (si on est le maire d’une ville où doit se tenir un meeting de protestation contre le régime soutenu par la France, on ne jubile pas comme un imbécile heureux aux côtés d’Emmanuel Macron au 43e BIMA, le même jour), le courage, l’ouverture d’esprit, l’humilité qui fait reconnaître ses limites et erreurs, la capacité d’aborder les problèmes de face et la capacité d’affronter les difficultés. C’est la raison pour laquelle Steven Sample estime qu’être un leader n’est “ni une fonction, ni un titre officiel mais un ensemble de comportements qui donnent envie d’écouter, de se dépasser et d’agir pour la justice, la liberté et la vérité” (cf. Steven Sample, “Devenez un grand leader”, Éditions d’Organisation, 2005).

Etre leader est une vocation dangereuse car, dans le combat pour la justice et la liberté, on s’expose à la diabolisation, à la persécution, à la prison, voire, à l’élimination physique. Pour que nous ayons le multipartisme en 1990, il a fallu que Laurent Gbagbo et ses camarades soient arrêtés, gazés, bastonnés et incarcérés. Si l’ancien président avait fui le bombardement de la résidence présidentielle, en 2011, le monde entier n’aurait jamais su que c’est la France qui était à la manœuvre derrière les rebelles et qu’elle avait fait tout cela (faire lâchement la guerre à un président démocratiquement réélu, tuer des innocents, détruire des biens publics et privés, etc.) uniquement pour installer dans le fauteuil présidentiel une personne qui allait lui permettre de piller facilement les richesses de la Côte d’Ivoire (notre photo montrant le couple présidentiel de Côte d'Ivoire pris au dépourvu dans sa chambre conjugale après l'intervention musclée de l'armée française en soutien aux Forces nouvelles armées par Alassane Ouattara). Comme quoi, celui qui veut rire demain doit accepter de pleurer aujourd’hui. Ici se vérifie la justesse des paroles du psalmiste : “Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant” (Ps 126, 5).

Ceux qui veulent justifier la honteuse reculade des leaders du FPI et du PDCI, le 21 décembre 2019, devraient donc chercher d’autres arguments pour espérer nous convaincre. A moins d’être dans l’idolâtrie d’individus qui ne méritent guère le titre de leaders, à moins qu’ils ne soient matériellement pris en charge par ces derniers, à moins qu’ils n’attendent d’eux un petit poste demain, ils devraient tout simplement reconnaître que le report du meeting conjoint fut une faute.

Jean-Claude DJEREKE
Professeur de littérature à l'Université de Temple (Etats-Unis)

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