COTE D'IVOIRE : Nous pouvons encore changer de cap

Le président français était au Salon de l’agriculture de Paris, ce 22 février 2019. Interpellé par un activiste camerounais sur les tueries qui seraient perpétrées par des soldats camerounais dans la zone anglophone, Emmanuel Macron n’a pas caché que son pays “a un rôle compliqué en Afrique”. Pourquoi “compliqué” ? Parce que , tantôt, la France est appelée au secours (en janvier 2013 par le Mali dirigé alors par Dioncounda Traoré, en février 2019 par le Tchad et en janvier 2020 par les pays du Sahel confrontés aux djihadistes), tantôt, elle est accusée de s’immiscer dans les affaires des Africains “quand elle met la pression sur tel ou tel dictateur ou bien quand elle dit que tel dirigeant n’a pas été démocratiquement élu". Et Macron d’ajouter : “Ce n’est pas la France qui peut faire la démocratie au Cameroun, ce sont les Camerounais”.

On peut désapprouver le fait que le successeur de François Hollande et son valet, Dramane Ouattara, aient usurpé l’appellation “ECO” qui est une propriété de la CEDEAO et qu’ils aient voulu couper l’herbe sous les pieds de la Communauté économique des Etats de l’Afrique occidentale qui veut créer une monnaie qui ne dépende d’aucun pays étranger ; on peut s’étonner que le même Macron ne soit pas scandalisé par le maintien, en Europe, de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé, en dépit de leur acquittement, synonyme de mise en liberté immédiate et inconditionnelle ; on peut le trouver incohérent quand il déroule le tapis rouge à des présidents assassins et corrompus alors qu’il militait, lors de la campagne électorale de 2017, pour de nouvelles relations entre la France et l’Afrique, mais, n’a-t-il pas raison de stigmatiser notre tendance à vouloir une chose et son contraire, et à attendre que les autres combattent à notre place la dictature et l’injustice dans nos pays ? Le Botswana, le Ghana, le Kenya et les autres pays africains colonisés par la Grande-Bretagne appellent-ils Londres au secours quand ils sont en difficulté ? Les peuples d’Amérique du Sud et du Centre ont-ils jamais demandé à l’Espagne de les aider à se débarrasser de leurs tyrans ?

Le tyran Ouattara est en roue libre depuis 2011. Il sort du pays et y retourne quand il veut. Il n’est inquiété par personne. Et, pendant qu’il fait tout ce qu’il a envie de faire, les soi-disant opposants se torpillent, se dénigrent ou s’insultent copieusement, se mettent des peaux de banane sous les pieds. Lorsque vous dites que seule la lutte libérera ce pays et le rendra aux Ivoiriens, certains, pour ne pas agir ou pour justifier leur manque de courage et immobilisme, s’abriteront derrière l’argument selon lequel “Ouattara est sans état d’âme et capable de faire tirer sur ceux qui manifesteraient contre son régime”. D’autres invoqueront le grave traumatisme subi par les Ivoiriens sitôt après que Ouattara a été installé dans le fauteuil présidentiel par le voyou et assassin, Nicolas Sarkozy. Bref, à écouter les uns et les autres, on a l’impression que, Blé Goudé et Laurent Gbagbo étant hors du pays, les gens ne comptent plus que sur Dieu pour la fin de leurs souffrances. Or, dans quel pays le changement a-t-il été obtenu sans que ceux qui ne tolèrent plus d’être volés, méprisés et opprimés n’en aient payé le prix ? Qui a dit que la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 fut une partie de plaisir ? Qui peut prouver que les émeutiers parisiens ne risquaient pas d’être massacrés par les troupes mercenaires présentes aux abords de la ville (une centaine de Suisses et d’Allemands) ? Retenons-le une fois pour toutes : Ne moissonnent en chantant que ceux qui ont semé dans les larmes. La reddition de la Bastille fut possible parce qu’elle fut prise d’assaut par une foule qui en avait marre du “despotisme ministériel et de l’arbitraire royal”. Mais les choses ne se passèrent pas aussi facilement pour cette foule en colère et déterminée puisqu’environ cent personnes perdirent la vie parmi les assiégeants contre six dans le camp de ceux qui défendaient la forteresse.

Quand Macron était en viste à Abidjan, du 21 au 23 décembre 2019, était-ce à lui de faire pression sur Ouattara pour que le FPI et le PDCI puissent tenir leur meeting commun ? Attendons-nous aujourd’hui qu’il somme Ouattara de nous autoriser à organiser des marches de protestation pour obtenir une nouvelle commission électorale, des cartes nationales d’identité gratuites comme en 2009 et d’autres choses importantes sans lesquelles l’opposition risque de mordre la poussière au premier tour de la présidentielle d’octobre 2020 ?

Cessons de demander à la France une aide qui n’a jamais existé. Ce qui est vrai, c’est que les cadeaux des politiques français ont toujours été des cadeaux empoisonnés car la France ne fait jamais rien pour rien. A 60 ans, l’âge de notre fausse indépendance, plutôt que de compter sur les autres, nous devrions essayer de voler de nos propres ailes, prendre notre destin en main.

Le Carême est un temps où le chrétien est invité à changer de cap, c’est-à-dire, à se détourner de sa mauvaise conduite, à abandonner les “chemins qui ne mènent nulle part” (Martin Heidegger), pour se tourner vers Celui qui préfère que l’homme déchire son cœur et non ses vêtements. Sans être alarmiste, on peut affirmer que l’opposition va droit dans le mur et le pays avec, si elle ne change pas son fusil d’épaule. A quelque 7 mois de l’élection, elle peut encore et elle doit changer de direction et de stratégie car les meetings, communiqués et conférences de presse ont montré leurs limites.

Le 26 janvier 2020, Pascal Affi Nguessan (notre photo) déclarait ceci : “Ou les élections sont faites de façon transparente avec une CEI qui inspire la confiance à tous, ou nous serons tous dans la rue ou en prison pour que Alassane Ouattara installe Amadou Gon Coulibaly comme président de la République. Nous n’assisterons pas impassibles Alassane Ouattara comme des moutons et laisser M. Ouattara aller installer Amadou Gon Coulibaly contre la volonté des Ivoiriens ; nous n’accepterons pas de coup de force”. Pour lui, et on ne peut que lui donner raison, “un seul homme [Ouattara] ne peut pas prendre en otage un pays et changer les lois comme il veut”. Ce discours, qui ne fait pas dans la dentelle et qui met courageusement le doigt sur la plaie de notre pays, toute l’opposition pourra-t-elle se l’approprier et sera-t-il suivi d’effet dans les semaines à venir ?

Jean-Claude DJEREKE
est professeur de littérature à l'Université de Temple (Etats-Unis)

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