DJIBOUTI : Les chefs d' état major ont-ils encore le sens de l'honneur ?

Enfant, j'étais réveillé tous les jours, à 5h du matin, par les chants patriotiques, qui nous provenaient du Camp Hassan Gouled Aptidon, l'école militaire de Holl Holl, le fleuron de l'Armée nationale djiboutienne. J'entonne, encore, ces chansons. Je revois ces héros en file indienne parés de leur uniforme flambant neuf, embarquant dans le train spécial pour participer au défilé à Djibouti-Ville. A leur retour, les adultes nous racontaient que les militaires de notre caserne, oui, c'était notre caserne, avaient surclassé les militaires des autres casernes. L'uniforme nous faisait rêver. Comme, partout ailleurs, l'homme en uniforme (qu'il soit policier, militaire ou gendarme) représente l'ordre, la discipline, l'altruisme parce qu'il se sacrifie pour ses compatriotes. Il est l'emblème et la fierté de la nation. Il n'y a pas une famille djiboutienne, qui ne compte pas, en son sein, un homme en uniforme. Les Djiboutiens ont mis, définitivement, l'homme en uniforme sur un piédestal pour sa bravoure, à Doumeira, quand l'intégrité territoriale fut remise en cause par les Erythréens, à Beled Weyne, quand nos frères somaliens ont fait appel, à nous, pour contrer les terroristes, ou encore, sur les côtes de notre pays quand les réfugiés yéménites ont demandé assistance.

Cependant, cette image si éblouissante est écorchée, de temps à autre, par des éléments de la police et de la gendarmerie, qui brutalisent des Djiboutiens parce qu'ils n'épousent pas l'idéologie dominante. Ce qui s'est passé, ce jeudi 10 décembre 2015 (la Journée des droits de l'homme), à la Place du 27 Juin (ancien Place Ménélik), est révoltant et interpelle tout un chacun. Qu'on soit leader politique, sympathisant ou simple citoyen, qui n'a, pas encore, choisi son camp, les enfants de Djibouti, sans exception, rejettent cette brutalité à l'encontre de nos élus. Notre émotion est indicible. Le silence n'est pas, toujours, approbation; parfois, il est de silence plus assourdissant que les cris les plus aigus.

Messieurs les chefs d'état major, si, aujourd'hui, un nombre incalculable de Djiboutiens sont sanctionnés, arbitrairement, au niveau administratif, le régime a utilisé vos hommes ; si, aujourd'hui, des dizaines de Djiboutiens croupissent, dans les geôles, pour avoir dénoncé les anomalies dans la gestion de la chose publique, le régime a utilisé vos hommes ; si, aujourd'hui, des centaines de Djiboutiens sont exilés, le régime a utilisé vos hommes. Vous n'êtes pas sans savoir, Messieurs les chefs d'état major, que notre pays est engagé dans un moment décisif de son histoire. Deux choix s'offrent à vous : continuer à jouer le supplétif zélé avec de la graisse à la place du cerveau pour reprendre l'expression de Yasmina Kadra, ou rester cet homme en uniforme conscient de son importance dans l'ordre républicain et la stabilité du pays, quelles que soient nos divergences politiques. Face à l'histoire, je n'avais pas le choix ne constituera point une réponse. On a, toujours, le choix même si certains d'entre vous ne savent pas conjuguer, correctement, l'auxiliaire être au présent (je vous taquine).

Messieurs, votre droit à soutenir, individuellement, un candidat ou une organisation politique, ne peut être remis en cause : cependant, le peuple, votre peuple vous demande de ne pas utiliser l'institution dont vous avez la charge pour satisfaire les fantaisies d'un seul homme. Le peuple, votre peuple vous demande de ne pas le massacrer pour satisfaire votre champion, l'Irremplaçable.

D'autres, avant lui et comme lui, ont cru incarner, à eux seuls, leur peuple ; leur hyperacousie aux voix discordantes les ont égarés. Ils ont refusé de considérer leurs adversaires politiques comme une chance pour la nation ; leurs fuites/fins occupent une place importante dans les livres d'histoire récente dans le chapitre « Barbarie et fin des tyrans » et font le bonheur des réalisateurs américains passionnés d'adaptations au cinéma d'histoires des anti-héros aux destins tragiques. Messieurs les chefs d'état major, les projecteurs de l'histoire sont braqués sur vous. Top ! Moteur !

Mohamed Moussa YABEH
Ancien directeur du CRIPEN (Centre de recherche d'information et de production de l'Education nationale)

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