GABON : MENGUE M'EYAA : « Nous demandons le départ du pouvoir de M. Bongo »

Afrique Education : La séquence électorale au Gabon a été tumultueuse. Elle est formellement achevée par l'avis de la Cour constitutionnelle. Pensez vous qu'il faille arriver à une « paix des braves » dont avait parlé Pierre Louis Agondjo Okawé ?

Mengue M'Eyaa : Comme l'a dit le président élu, Jean Ping, la démocratie est en « deuil » car nos idéaux de République, de concorde, de richesses partagées, et de démocratie, sont menacés. La Communauté internationale a pris position mais il lui faut faire davantage face aux menaces que le déni de démocratie fait peser sur la stabilité des nations. Le Gabon en est une illustration.
Vous reprenez l'expression utilisée, en 1990, par Pierre Louis Agondjo Okawé, que j'ai bien connu, puisque j'ai été sa conseillère spéciale à la mairie de Port-Gentil et au PGP.
En 2016, nous ne sommes plus dans le même contexte qu'en 1990. Le peuple gabonais est exaspéré de voir ce clan au pouvoir depuis presque 50 ans. Dans quelle grande démocratie verrait-on ce genre d'occupation du pouvoir dans un pays ? Vous imaginez : un demi-siècle !
Il n'est pas possible de faire l'impasse sur ce qui s'est passé avant et après le 27 août dans tout le pays. Le régime a déployé une violence inouïe, rappelant les événements de septembre 2009 à Port Gentil. Des populations désarmées ont été la cible des milices armées du pouvoir. Des femmes, des hommes et des enfants, ont été blessés, et il y a eu des morts qu'on estime à plus de 50 personnes, selon des méthodes génocidaires.
A Paris, un cabinet d'avocats, mené par Me William Bourdon, est en train de collecter les informations.Une plainte est déposée en France et auprès de la Cour pénale internationale (CPI), signe de l'extrême gravité des répressions du régime (selon une épêche AFP du 21 septembre 2016).
Au moment où je vous parle, un des leaders de l'opposition, Léon-Paul Ngoulakia, a été arrêté en raison du fait qu'il détenait, soi-disant, des photos des exactions commises par le régime dans son véhicule. Il n'est pas le seul à avoir été arrêté. Des personnes dont la notoriété est moindre, ont, elles aussi, été arrêtées sans autre raison que le fait d'avoir exprimé leur soutien au changement démocratique. Où sommes-nous en termes de gouvernance démocratique ? A chacun d'en juger.

Afrique Education : Pensez-vous que M. Ping a été trop rapide en s'auto-proclamant élu avant même la fin des opérations de dépouillement ?

Mengue M'Eyaa : Il n'a pas été trop rapide. Il l'a fait parce que le président Ping avait les remontées officielles des résultats de toutes les provinces du Gabon. Des copies des procès-verbaux, réalisées par nos ami-e-s présent-e-s dans les bureaux de vote, ont été transmises au quartier général du président Ping, qui lui ont permis de dire qu'il était élu. Les doubles des procès verbaux collectés avaient été communiqués aux observateurs européens.
C'était évidemment sans compter sur la fraude industrielle qui règne au sein du régime et qui a été très vite repérée et mise en exergue. Elle a permis de montrer, comme l'a confirmé une enquête du journaliste, Christophe Châtelot, dans le Monde, comment a été « fabriqué » le PV du Haut Ogooué. En effet, les résultats ont été revus de façon par le régime à restituer une avance suffisante à M. Bongo pour lui permettre de passer devant son adversaire. Deux jours d'allers retours ont été nécessaires au pouvoir pour opérer ces trucages électoraux dont je n'ai pas besoin de dire qu'ils sont inacceptables, et bien sûr, illégaux et punissables au plan pénal.
Alors, de quel côté sont les délinquants au Gabon ? Du côté des manifestants en faveur de la
démocratie ou du côté des commanditaires des fraudes multiples au plan électoral, et des massacres commis lors de l'assaut du QG de Jean Ping à Libreville ? Je vous laisse deviner la réponse qui s'impose à tous et à toutes.Tous les meurtres et assassinats devront trouver une traduction en termes de justice pénale.
Les observateurs de l'Union européenne (UE), malgré les entraves de la part du régime, ont immédiatement signalé les graves problèmes du Haut Ogooué, amenant Mme Federica Mogherini, Haute représentante de l'UE et vice-présidente de la Commission, à prendre une position officielle au nom de l'UE, demandant le ré-comptage des bulletins du Haut Ogooué. La France, les Etats-Unis, les Nations-Unies, et même l' Union africaine (UA) ont, également, fait la même demande.
La plupart des partis de gauche (dont le PS), des partis de l'opposition française (dont l'UDI) et quelques personnalités ont, également, demandé ce ré-comptage.
En tout logique, et dans le cadre de la liberté d'expression, permise à tout responsable politique, il était dans l'ordre des choses que M. Ping s'exprime dans le sens de sa victoire, qui est réelle et avérée. La démocratie, c'est aussi afficher la transparence la plus totale dans tout le processus électoral.
Au lieu de cela, la Cour constitutionnelle annule des résultats favorables à Jean Ping, à Libreville, afin d'amoindrir son résultat, et majore ceux de M. Bongo. Dans une véritable mise en scène provocatrice, la Cour constitutionnelle indique qu'il n'est pas interdit à un candidat d'obtenir 100 % des voix dans une élection. Elle ignore du coup le contentieux lourd du Haut Ogooué, finissant, sans doute, de mettre une touche à son image d’assujettissement au clan Bongo.

Afrique Education : On dirait que la position de la communauté internationale semble insuffisante à vos yeux ? Pourtant, au Gabon, il y a eu des observateurs européens qui ont pu relever ce qui se passait et même faire un rapport critique sur le processus électoral.

Mengue M'Eyaa : Je tiens à le préciser. Le travail mené par les observateurs européens a été remarquable, précis et utile pour mettre en évidence les mécanismes de fraudes dans un rapport complet. Le régime n'a d'ailleurs pas réussi à le contredire en raison de sa solide argumentation et de sa documentation.
Comme je l'ai dit, les exigences de démocratie ont été posées par l'UE et la plupart des grands Etats.
A la demande de ceux-ci, alors que nous n'avions absolument pas confiance dans l'impartialité de la Cour constitutionnelle, le président élu, Jean Ping, a donc déposé un recours. On en voit aujourd'hui le destin, à savoir qu'il est rejeté, et que l'essentiel, à savoir, la fraude du Haut Ogooué est un sujet évité par ceux-là mêmes qui sont en principe les « gendarmes » de la légalité constitutionnelle. C'est dire l’Etat de non-droit dans lequel le Gabon est plongé désormais.
Donc, nous invitons la communauté internationale à faire respecter le choix du peuple gabonais, à savoir l'élection du président Ping, à envisager rapidement une protection physique des opposants au régime par une résolution des Nations-Unies.

Afrique Education : que pensez vous des appels au dialogue du Président Bongo ?

Mengue M'Eyaa : Nous ne reconnaissons pas « l'élection » de M. Bongo, donc, disserter sur ses pseudos initiatives ne nous intéresse pas.
La présence de milices armées dans les rues de Libreville, la garde présidentielle, appelée « garde républicaine », et les arrestations arbitraires, sont, sans doute, un gage de sa sincérité.
Cet appel n'a pas de sens pour ce qui est du président élu, Jean Ping. Il est sans doute fait, sur conseil de ses quelques amis restants, pour l'extérieur, et pour tenter d'amadouer la communauté internationale, et la détourner de la vraie nature meurtrière et liberticide de ce régime cinquantenaire.
Le Gabon est dans une spirale du déclin. A la crise économique maintenant visible, s'ajoute une crise politique créée par la non-reconnaissance de l'alternance comme un mode de gestion du pouvoir légitime. La tâche est donc immense pour relever le pays. Nous sommes prêts pour cela, et nous sommes disposés à dialoguer, avec la communauté internationale, sur les conditions du départ rapide de M. Bongo, afin que le pays puisse retrouver la sérénité et la voie du développement avec, à sa tête, son président élu.
En ce qui nous concerne, nous continuons à nous battre sans relâche dans cette finalité.

Afrique Education : En tant qu'actrice de l'opposition depuis une vingtaine d'années, quel regard portez-vous sur une telle mobilisation des Gabonais-e-s, y compris à l'extérieur du Gabon ? Par exemple, on voit de jeunes Gabonais très courageux, ne pas hésiter à perturber les meetings de Nicolas Sarkozy, pour lui demander d'aller récupérer (son) Bongo qu'il avait fourgué au peuple gabonais en 2009 sans lui demander son avis ?

Mengue M'Eyaa : C'est surtout la détermination des jeunes Gabonais et Gabonaises qui est marquante. Beaucoup n'étaient pas nés ou étaient très jeunes en 1990. Ils reprennent pourtant cet enthousiasme qui avait failli renverser Omar Bongo, sauvé, in extremis, par l'armée française.
Ces jeunes générations sont modernes, utilisent les nouvelles technologies de l'information et de la communication, et ne comprennent pas le régime féodal, qui existe au Gabon depuis si longtemps. Ceux qui ont la double nationalité comparent l'exercice de la citoyenneté en France, ou aux Etats- Unis, et ce qui se passe au Gabon. Cet immense écart leur est insupportable.
Ce d'autant qu'on leur explique l'importance du continent africain, un réservoir pour la sauvegarde écologique du monde. Au lieu de considérer le Gabon, pensent-ils, la France continue à leur «imposer » le régime archaïque de Bongo, au nom d'intérêts inavoués.
Ils ont, aussi, la mémoire de l'élection présidentielle de 2009 où la France de Nicolas Sarkozy, alors président de la République, avait imposé M. Bongo au détriment d'André Mba Obame. Cette situation se reproduit à leurs yeux en 2016, et ils n'entendent pas, cette fois-ci, se laisser faire.
J'ajouterai que la dimension femmes, à laquelle je suis attachée en tant que féministe et auteure d'un livre collectif en hommage à Antoinette Fouque, co-fondatrice du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), publié à la maison des Editions des Femmes Antoinette Fouque. Elle était mon amie. Elle était une théoricienne du féminisme, qui ne se limitait pas à la France. De nombreuses intellectuelles du monde entier apportent une contribution à ce livre,dont plusieurs Prix Nobel de la Paix et l'actuelle directrice générale de l'Unesco.
Loin des schémas utilitaristes du régime, les femmes, quel que soit leur âge, prennent place, au même titre que les hommes, aux combats en faveur de la démocratie et du développement, preuve en est qu'elles ont été la cible des répressions menées par le régime.
Alors, tous et toutes, nous voulons une société du bien commun, une société réconciliée, une société de la Concorde, une République fraternelle où les droits fondamentaux de tous sont respectés, ainsi que, les institutions, au-delà des clivages ethniques exacerbés depuis 50 ans.
Au Gabon, comme à l'extérieur du pays, nous sommes en train de connaître une révolution des esprits qui se traduit dans les actes dont l'objectif est de faire entrer notre pays dans la modernité démocratique.
Une chose est à retenir : Jean Ping est président du Gabon et nous ne discutons pas sous occupation militaire ou de celle des milices armées dans l'espace public ou privé !
La seule chose à négocier est le départ de M Bongo.
Avec le président Ping, nous sommes fiers de nos héros tombés pour l'alternance. Je suis fière de la dignité du peuple gabonais qui se bat pour un tournant historique, d'une nouvelle politique africaine de la France en Afrique centrale. C'est le réveil des consciences des peuples d'Afrique centrale !

Propos recueillis par
Maxime Genet
Paris, le 25 septembre 2016

Mengue M'Eyaà
est Porte-parole de Jean Ping, en charge des Affaires étrangères, de la Communication du Président élu de la République gabonaise, Conseillère spéciale de Guy Nzouba Ndama, Présidente du conseil exécutif du mouvement Civique du Gabon, Présidente du Mouvement Civique des Femmes.

Commentaires

Dominique MAF (non vérifié)
CHERS AMIS, ALI BONGO NE POUVAIT PAS GAGNER. RESPECTEZ LE CHOIX DES GABONAIS. LA JUSTICE, LA DÉMOCRATIE ET LE RESPECT DES LOIS NOUS ENSEIGNENT DE RESPECTER LE CHOIX DU PEUPLE GABONAIS. MÊME SI L’ART.10 DE LA CONSTITUTION GABONAISE A ÉTÉ VIOLÉE. AU MOINS NOUS AVONS L’OBLIGATION DE RESPECTER LE CHOIX DU PEUPLE GABONAIS… CEUX QUI ONT DE LA DIFFICULTÉ À LE COMPRENDRE SONT LES ÉNNÉMIS DE L’AFRIQUE… EKANGMAN / LIBREVILLE C'est pour la première fois dans l'histoire des élections organisées et contrôlées par un pouvoir en place, que j'entends des arguments selon lesquels un candidat de l'opposition aurait gagné dans certaines localités en procédant à des fraudes massives et qui de plus sont gérées par les les représentants de ce même pouvoir. Pourtant, les délégués de la CENAP, de l'opposition, de l'UA, de l''UE, du pouvoir, etc... ont tous, de commun accord, signé ou validé les PV et ensuite les gouverneurs de province nommés par le pouvoir et étant membres du parti au pouvoir, viendraient tout bonnement officialiser par leur lecture, ces mêmes résultats frauduleux. C'est grave !... Soyons un tant soit peu sérieux ici. Nous sommes tous gabonais et nous connaissons tous notre pays quelque soit notre bord politique. L'on ne peut pas se permettre d'accepter, parce qu'on se trouve du côté du pouvoir. Pourquoi fermer les yeux sur le fait que la province-sœur du Haut-Ogooué n'a pas 250.000 habitants, que même s'il y existe 71000 électeurs, ce dont je doute fort, tout le monde s'est levé ce jour-là pour aller élire le "fils" du coin. Aller chercher des excuses fallacieuses pour justifier cela en accusant l'opposition d'avoir fraudé, cela à l'heure des smartphones avec caméra qui ont tout filmé (à l'instar d'un bureau de Bongoville où Jean Ping bat Ali Bongo à plate couture et où l'on intervertit grossièrement les noms), c'est faire dans la pure diversion et insulter l'intelligence des gabonais. Nous avons bien, très bien même appris les leçons du passé (1993, 1998, 2005 et 2009). Le chien qui aboyait est devenu une panthère. Et qu'on le veuille ou pas, rien ne sera plus comme avant dans ce Gabon!

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