PRESIDENCE IVOIRENNE : Après toi, mon tour à moi ! Un véritable jackpot

Konan Bédié estime que, en 2020, le candidat du Rassemblement des

Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) doit sortir des

rangs du PDCI après que tous les partis  membres de ce groupement ont

soutenu Dramane Ouattara en 2015, l’homme qui réclamait pourtant en

2010 un mandat de 5 ans.  Comme si on était dans une tontine où

chacun, à son tour, récupère la mise. Le 15 août 2017, pendant un

meeting devant des militants du RDR, Cissé Bacongo lui aurait répondu

en ces termes : “On mange ensemble. Toi-même, tu manges plus que moi;

tu es devenu clair, tu es devenu rond, tu brilles, parce que tu n’as

aucune charge. On te donne seulement, tu manges. Tu n’arrives même

pas à respirer correctement. Maintenant, toi tu dis, alors qu’on

mange : « lève-toi ». Pourquoi je vais me lever ? Ça veut dire que

tu veux manger seul.”

Manger seuls, c’est-à-dire, être les seuls

Ivoiriens à profiter des richesses du pays, à vivre dignement et

décemment : voilà enfin dévoilés par Cissé Bacongo le vrai projet de

société,  le véritable  programme de gouvernement, l’agenda caché,

la seule ambition du RHDP pour la Côte d’Ivoire, la raison pour

laquelle il recruta des assassins dans la sous-région pour exterminer

les Ivoiriens et détruire leur pays de 2002 à 2011. Autrement dit,

terroriser, violer, tuer, emprisonner, exiler les Ivoiriens proches de

Laurent Gbagbo ou ayant voté pour lui en 2010, le RHDP a réalisé tous

ces “exploits” parce qu’il voulait manger seul. En faisant un tel

aveu, Bacongo nous apprend-il quelque chose de nouveau ? Pas vraiment,

sauf pour les Ivoiriens ignorant que les prétendus disciples

d’Houphouët sont des gens persuadés que la Côte d’Ivoire est leur

propriété privée et que, tant qu’ils ne sont pas au pouvoir, elle

ne doit pas connaître la paix ou bien rien ne doit y marcher. 

Le RDR est certes sorti des entrailles du PDCI en 1994, mais il n’a jamais

cessé de partager avec le vieux parti une vision que je pourrais

résumer de la manière suivante : se soumettre à la France, se soigner,

scolariser ses enfants et passer ses vacances dans ce pays, y ouvrir des
comptes avec l’argent volé, accumuler le maximum d’argent pour sa

famille, posséder plusieurs taxis et immeubles à Abidjan, vivre aux

crochets de l’Etat, etc. Ce n’est point dénigrer le FPI ou vouloir
sa mort que de le reconnaître. Malheureusement, quelques Refondateurs

tombèrent dans ces travers. Ayons le courage de les considérer comme

des faux socialistes, comme des représentants de la gauche caviar dont
parle Laurent Joffrin quand il écrit : “une fausse gauche qui dit ce

qu'il faut faire et ne fait pas ce qu'elle dit, une tribu tartuffe et

désinvolte, qui aime le peuple et qui se garde bien de partager son
sort.” (cf. L. Joffrin, “Histoire de la gauche caviar”, Paris,

Robert Laffont, 2006). Pour Joffrin, en effet, on ne peut se réclamer
de la gauche et mener une vie bourgeoise loin des milieux populaires ; je

suis d’accord avec lui qu’il est difficile de professer que l’on a
le cœur à gauche, alors que le portefeuille est à droite. Quand le

FPI sortira de la catastrophe qui s’est abattue sur lui en 2002, il
lui faudra se séparer sans état d’âme de ces hypocrites attachés

au luxe et au lucre mais se voulant au service du peuple car ce qui
distingue le vrai socialiste, c’est un certain comportement ; on le

reconnaît à la pratique de certaines valeurs : la justice, le partage,
la simplicité, le respect du bien commun et l’amour du pays.

Thomas Sankara conduisait lui-même une Renault 5, percevait un petit salaire
(450 dollars par mois, ce qui veut dire qu’il n’était pas le
Burkinabè le mieux payé), voulait que ses ministres voyagent en classe
économique, ne disposait pas d’un exorbitant budget de souveraineté.
Idem pour le Cubain Fidel Castro. Jamais, ce dernier n’envoya ses
enfants étudier aux Etats-Unis ; jamais il ne se rendit dans un pays
occidental pour être soigné. Sankara et Castro agirent de la sorte car
ils étaient convaincus qu’on ne peut pas se dire de gauche et
mépriser ou négliger les choses locales. Nos faux socialistes parlent
constamment de la Côte d’Ivoire mais préfèrent les banques, écoles
et hôpitaux de l’Occident. Ce sont ces pseudo-socialistes qui se
jetèrent dans les bras de l’ennemi sitôt qu’un violent orage
déchira le ciel ivoirien, le 11 avril 2011; ce sont eux qui proclament
urbi et orbi qu’ils sont pour la libération de Laurent Gbagbo et
qu’ils y travaillent tout en affirmant que son nom est un boulet ; ce
sont eux encore qui nous invitent sans cesse à entrer dans le jeu
politique et à discuter avec un individu qui n’a que du mépris et de
la morgue pour les Ivoiriens. Quelle misère ! Le “mangement” ou la
“mangecratie” est une des choses qu’ils ont en commun avec le
RHDP dont certaines personnes avaient sincèrement cru qu’il arrivait
au pouvoir pour développer la Côte d’Ivoire en redonnant à la
capitale politique son lustre d’antan, en construisant des entreprises
et usines comme le Nigérian Aliko Dangoté, des universités, des
hôpitaux, des routes, en offrant des moyens financiers à nos centres
de recherche comme Bill Gates. Car une fortune qui ne peut offrir des
opportunités d’emploi ou faire avancer la recherche ne sert
strictement à rien. Aujourd’hui, ces personnes se rendent compte
qu’elles ont affaire à de vrais imposteurs, que le bien-être du
peuple ne fut jamais leur préoccupation et que les mensonges que le
RHDP servit à l’opinion internationale, les tueries perpétrées par
ses mercenaires n’avaient qu’un but : tout cela devait lui permettre
de manger, c’est-à-dire, de vider quotidiennement les caisses de
l’Etat et mener avec leur famille une vie  à l’abri du besoin.
Pour en finir avec cette mauvaise conception de la politique (on vient
au pouvoir pour manger avec sa famille et ses copains), il faut revenir
à ce qu’est la politique et au but qu’elle poursuit.
La politique est un service : celui qui l’embrasse est appelé à se mettre au
service de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions
politiques, philosophiques et religieuses. Elle est donc incompatible
avec un quelconque rattrapage ethnique. Apporter un peu de bonheur aux
membres de la Cité, c’est-à-dire, améliorer leurs conditions de
travail et de vie, telle est la finalité de la politique. En ce sens,
il est honteux et scandaleux, 57 ans après l’accession de notre pays
à une indépendance de façade, que le paysan ivoirien continue de
travailler la terre avec la machette ou avec la daba, que les étudiants
manquent de laboratoires, de salles de classes et de bibliothèques bien
équipées, que médecins et sage-femmes soient privés du matériel
médical dont ils ont besoin pour bien accomplir leur tâche. Toutes ces
choses nécessitent beaucoup d’argent, rétorqueront mes
contradicteurs. Je leur répondrai ceci : supprimons le budget de
souveraineté alloué au président de la République et décidons que
cet argent serve la cause du paysannat, de l’éducation et de la
santé ; réduisons le salaire des ministres et députés ; diminuons le
train de vie de l’Etat. L’Etat a certes l’obligation de fournir
à ceux qu’il emploie les moyens qui leur permettent de bien faire
leur travail mais il n’est pas acceptable qu’un fonctionnaire de
l’Etat possède plusieurs comptes bancaires, terrains et immeubles ;
si, en peu de temps, il devient milliardaire, c’est qu’il a volé
l’argent des contribuables. Il mérite alors d’être arrêté et ce
qu’il a indûment acquis doit être restitué à l’Etat. Si nous
voulons que le pouvoir ne soit plus un lieu ou un moyen
d’enrichissement rapide et illicite, si nous voulons que la politique
redevienne un service désintéressé, nous devons urgemment prendre et
appliquer ces mesures. Les Occidentaux ne sont pas forcément plus
vertueux que nous. Comme nous, ils commettent des fautes, n’obéissent
pas toujours aux lois de la République, mais ce qui fait leur force,
c’est qu’ils se soumettent à leurs lois parce qu’ils ont
intériorisé le principe: “Dura lex, sed lex” (la loi est dure,
mais c’est la loi). Cela signifie que ceux qui violent la loi
acceptent d’être sanctionnés et ceux qui sont chargés de la faire
respecter sanctionnent sans faiblesse au lieu de chercher à savoir si
vous êtes fils de X ou de Y.
“Si nous nous couchons, nous sommes morts”, disait Joseph Ki-Zerbo.
Si nous laissons les politiciens continuer à s’enrichir et à se
gaver pendant que nous croupissons dans la misère, nous n’aurons que
nos yeux pour pleurer. Il est donc temps que la société civile se
lève et prenne à bras-le-corps le combat contre ceux qui conçoivent

le pouvoir comme une mangeoire. Elle doit exiger que le président de la

République, les ministres et députés se soignent désormais sur

place ; elle doit donner de la voix, se mobiliser chaque fois que

nécessaire, pour que ceux qui sont au pouvoir et ceux qui aspirent à y

arriver comprennent que le pouvoir n’est pas un moyen

d’enrichissement mais un service.

Jean-Claude Djereke
Professeur à Temple University (Etats-Unis)

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