PRESIDENT AZALI ASSOUMANI : « Je veux moderniser les Comores »

Le président, Imam Azali Assoumani, a de l'ambition pour les Comores qu'il veut transformer en un pays émergent à l'horizon 2030. Très belles îles, les Comores sont une destination de rêve, une terre d'opportunités qui ne demandent qu'à être exploitées. C'est exactement la vision profonde de son président en place depuis mai 2016. Il a été élu pour, seulement, cinq ans, avant de céder sa place à un successeur issu d'une autre île, qui viendrait aussi pour faire cinq ans, avant de laisser la place à quelqu'un autre dans le cadre de la présidence tournante. Si ce système (unique en son genre dans le monde) a permis de consolider la démocratie en installant l'alternance politique dans les mentalités (pas à coup de kalachnikov mais au moyen d'un bulletin de vote), il est devenu un gros handicap pour des investisseurs qui réfléchissent par rapport à la durée, surtout, quand il s'agit d'investissements lourds à consentir. La modification de la constitution pour passer à un mode d'élection classique, comme partout ailleurs, puise sa raison d'être d'abord et avant tout dans le domaine des investissements. En effet, tout opérateur économique veut voir loin (parfois très loin) avant d'avancer ses billes. Ce n'est pas le cas aux Comores, qui accusent un certain retard dans le domaine économique. Quand il dit : « Je veux moderniser les Comores », Imam Azali Assoumani entend mettre les bouchées doubles et rattraper le temps perdu. Grâce à deux mandats légaux normaux. D'où le référendum du 30 juillet qui permettra l'événement d'une nouvelle constitution modernisée et débarrassée de sa présidence tournante au profit d'une présidence classique comme dans toute démocratie qui se respecte. Ce sujet et plusieurs autres sont au cœur de l'entretien à suivre.

Afrique Education : Monsieur le Président, cela fait un peu plus de deux ans que vous présidez aux destinées des Comores. Vous avez été élu pour un mandat de cinq ans. Cela veut dire que vous avez, déjà, effectué 40% de votre mandat, ce qui permet de faire un bilan d'étape. Qu'avez-vous fait qui vous rende fier et qui ait donné satisfaction à votre peuple ?

Imam Azali Assoumani : Merci beaucoup et mon tour, je vous remercie d'avoir accepté de me poser des questions. J'espère que je serai à la hauteur de vos attentes. Je pense que sans prétention aucune, les Comoriens ont vécu dix ans d'obscurité, je parle d'énergie qui est la base du développement. Je pense que le fait qu'on ait réussi en trois ou quatre mois à redonner de la lumière aux Comoriens, est un cas presque unique. J'ai lu quelque part, dans un journal qui s'appelle Afrique Education, qui se demandait dans combien de pays africains où il y avait l'électricité 24h/24 ? Je ne sais pas si les Comores en font partie...

Afrique Education : Il y en a pas beaucoup en effet. Ils se comptent à peine dans les doigts d'une main.
Imam Azali Assoumani : Je vous assure que c'est le cas et c'est vrai. Il y a certes des délestages. J'ai expliqué aux gens que les délestages, c'est normal. Même le soleil éclaire jusqu'à 18 heures, après, c'est l'obscurité. Cela dit, je pense qu'il y a encore beaucoup à faire car il faudra aller dans le sens des énergies renouvelables pour respecter l'environnement. Nous avons beaucoup de possibilités dans ce pays où on compte de la géothermie, de l'hydraulique, et j'en passe. Il y a le soleil, il y a le vent. Nous avons un tas de possibilités pour avoir cette énergie propre, c'est pour vous montrer notre cap dans ce domaine dans les années à venir. C'est pour vous dire qu'en dehors de l'énergie où nous avons enregistré des avancées considérables, dans le domaine des finances publiques, aussi, les fonctionnaires sont payés chaque fin de mois. C'est un exploit et je le précise parce qu'avant mon arrivée aux affaires, ce n'était pas le cas. J'ajoute que ces fonctionnaires sont payés sur fonds propres, et ce depuis deux ans. L'électricité qu'on a mise en place, ces fonds propres, sans parler des routes, pas seulement à la Grande Comore mais dans les trois îles. Les projets concernant, aussi, les infrastructures portuaires et aéroportuaires sont, également, en cours. On a, déjà, signé des mémorandums d'entente avec des sociétés dans ce sens. Au niveau de l'université, on a baissé les frais d'inscription pour permettre l'inscription des étudiants dont les parents sont démunis. Je remercie les Comoriens et les Comoriennes parce qu'ils m'encouragent depuis plus de deux ans à aller de l'avant, dans la paix et la sécurité. Je me déplace partout. Le bilan est là. Mais, je suis d'avis qu'il faut faire plus. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai été élu.

Afrique Education : Contre toute attente (car vous ne l'aviez pas dit pendant la campagne présidentielle), vous avez décidé de changer les institutions du pays, en demandant la modification de la constitution qui supprimerait le caractère tournant de la présidence de la République. C'est une décision lourde que vous prenez et qui fait beaucoup de mécontents. Pourquoi une telle décision ?
Imam Azali Assoumani : Je dois vous répondre au niveau du fond et de la forme. La forme, c'est que la tournante n'est pas supprimée. Au contraire, elle est renforcée. La tournante va rester au niveau des trois îles, mais l'île qui avait un seul mandat va en avoir deux. Si une personne qui a 80 ans et qui voulait être président dans 2 ans, c'est son problème. Si ce n'est pas possible pour lui, qu'il se dise que son enfant ou son petit enfant, au lieu de faire 5 ans, va en faire 10. La tournante a, aussi, été renforcée de façon à consolider encore plus l'unité du pays. Il y aura un premier et un deuxième tour, ce qui permettra de faire des synergies. C'est-à-dire que les candidats vont désormais être choisis par tous les Comoriens et non par les seuls ressortissants de son île. Ce qui veut dire que ceux qui aspirent à diriger les Comores devront avoir des assises sur les trois îles. Les partis seront nationaux. L'Anjouanais ou le Mohelli qui va être élu le sera par tous les Comoriens.

Maintenant, le problème de fond, c'est que loin de moi de vouloir changer la constitution, et là tout le monde est témoin voire même la communauté internationale, quand je n'étais pas encore aux affaires, en 2014-2015, et quand on a organisé le mouvement qui réclamait un bilan de 42 ans d'indépendance, ce mouvement-là est parti voir mon prédécesseur, le président Ikililou, pour demander de faire le bilan. Ikililou a dit qu'il n'avait pas le temps de le faire car les élections approchaient. Ils sont venus me voir alors que je n'étais pas au pouvoir. J'ai donné raison à Ikililou et je leur ai dit que si on commençait ce genre de bilan maintenant, ce serait au détriment des élections, avec un risque d'arriver à une situation anti-constitutionnelle, ce qui poserait problème.
Parce que si vous commencez à faire les Assises en 2015 alors que les élections doivent avoir lieu en 2016, on risque de se retrouver dans une situation anticonstitutionnelle si tout ne marche pas sans accroc. Ce qui peut déboucher sur une transition politique ou autre. Bref, je leur ai dit que leur formule n'était pas bonne. Je leur ai conseillé de laisser cette possibilité au futur président. J'ai ajouté que si c'est moi qui serais au pouvoir, qu'ils viennent me voir et on mettra cela en marche.
Je suis arrivé au pouvoir en mai 2016. Avant la fin de la même année 2016, ils sont venus me voir à ce sujet. Nous avons commencé à en discuter. En 2017, j'ai accepté le principe. J'ai lancé les Assises avec la Société civile. Et la même année 2017, aux Nations-Unies, j'en ai parlé officiellement. J'en ai aussi fait part au secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres. Au Sommet de l'Union africaine, à la Ligue arabe, j'ai parlé de ce projet, et je peux vous affirmer que toutes ces organisations ont adhéré à ce bilan. Et quand je l'ai tenu, on a invité aussi ces différentes organisations internationales. Pour me résumer, ce n'est pas moi qui ai recommandé quoi que ce soit. En tant que chef de l'Etat, je n'ai fait qu'accompagner le processus qui était initié, pensé, avant mon arrivée au pouvoir. Là s'est limité mon rôle, et non de changer la constitution comme je l'entends parfois ici et là, ce qui est totalement inexact. Personne ne peut dire que c'est Azali qui en est à l'origine. C'est la société civile avec le soutien de la communauté internationale, qui a fait ce travail. Remarquons que le bilan est largement positif : en 15 ans, les Comores ont connu trois alternances à la tête de l'Etat, sans violence, dans la paix totale. C'est un bilan admirable.
Maintenant, il faut mieux faire, il faut aller de l'avant, ne pas se contenter de ce résultat flatteur. C'est pourquoi j'ai donné mon feu vert à ce processus et j'espère bien que l'avenir nous donnera raison.

Afrique Education : Inch'Allah.
Imam Azali Assoumani : Inch'Allah !

Afrique Education : L'opinion nationale et internationale n'oublie pas que vous êtes le père de la démocratie comorienne. Car c'est vous qui aviez mis fin à l'incessant cycle de coups d'état aux Comores avec la mise en place de la présidence tournante qui est (je crois) unique dans le monde. Maintenant, vous prenez, une fois de plus, l'initiative du changement. Etes-vous un réformateur né ou un odieux putschiste  récidiviste comme se plaisent à dire certains de vos adversaires ?

Imam Azali Assoumani : Ils peuvent dire tout ce qu'ils veulent. Le putschiste est néanmoins le père de la démocratie (rires)

Afrique Education : C'est Afrique Education qui le dit...
Imam Azali Assoumani : Je vais vous rectifier. Ici, aux Comores, il y a ce qu'on appelle le père de l'indépendance (Ahmed Abdallah), le père de la révolution, c'est Ali Soilih, le père de la démocratie c'est Mohamed Djohar parce que c'est lui qui a mis en place le pluralisme politique. Moi, je suis le père de la réconciliation. Je remercie Dieu de m'avoir donné la chance d'être là parce qu'en fait, la vérité c'est que le séparatisme, c'est un virus qui était là et que personne ne voyait. Et donc au lieu de s'attaquer à ce virus qu'on appelle précarité et mal vivre, on a essayé de jouer le jeu. Jusqu'à un moment donné, on est arrivé à un point où, effectivement, les gens qui avaient mal de ça se sont fait manipuler par les politiciens pour créer le séparatisme. Voilà la réalité de cette affaire. Il fallait s'asseoir pour en parler. Et là, je remercie le peuple comorien qui m'a bien compris, l'opinion internationale aussi car malgré tout, elle est venue nous accompagner. L’accord de Fomboni qu'on a signée, la communauté internationale l'a signée avec nous. Les Assises qu'on avait, dans le Comité de rédaction de la constitution, on avait des spécialistes de la communauté internationale avec nous. Mais c'est le peuple qui a décidé de faire le bilan, c'est-à-dire, ce qui a marché, on le garde, ce qui n'a pas bien marché, on rectifie. Je pense que c'est ainsi qu'on doit continuer, et j'espère que dans 8 ans, on aura fait le chemin, pour que si cela se répétait, qu'on ne perçoive pas cela comme un problème, que cela soit du classique comme ça se fait ailleurs. Car il y a beaucoup de pays qui changent leur constitution, mais on n'a jamais entendu que cela faisait problème. C'est parce qu'ils ont tellement évolué, qu'ils ont mis en place des structures pour cela de telle sorte que si on décide de changer quoi que ce soit, ça n'empêche pas le pays de fonctionner normalement : les gens continuent de vaquer normalement à leurs occupations. J'espère qu'on y arrivera aussi aux Comores.
Car le résultat obtenu dans ce pays par rapport à sa stabilité, ce pays qui fonctionnait en dents de scie, de 1975 jusqu'en 1999, entre quatre et cinq ans, il y avait une déstabilisation, un coup d'état, des tentatives de coup d'état, ou même des chefs d'Etat qui étaient tués. Mais à partir de 1999 jusqu'à maintenant, c'est l'apaisement.
Quand un opposant me critique, je positive. Quand il a raison, je rectifie. J'écoute tout le monde et agis pour l'intérêt de tous.

Afrique Education : Pour organiser le référendum, aviez-vous besoin de dissoudre purement et simplement la Cour constitutionnelle ? L'opposition dit que, juridiquement, votre décision n'est pas fondée et, politiquement, elle est inopportune car c'est cette Cour qui aurait pu surveiller la régularité du référendum. Que répondez-vous ?

Imam Azali Assoumani : Qu'est-ce que l'opposition a, par rapport à une Cour constitutionnelle ? Qu'on me parle des juristes et je prêterais attention à ce qu'ils me disent, mais pas l'opposition. Qu'on vienne me dire ici, Monsieur le Président, ce que vous avez fait, ce n'est pas ça. Je vais écouter car je respecte la justice. Je vous livre un secret : quand j'ai fait le coup d'état, la première personne que j'ai appelée, c'était un juriste. Il s'appelle Abdulhabab qui est devenu par la suite gouverneur de l’île de Ngazidja. Je lui ai dit : j'ai fait l'infaisable mais il fallait le faire. C'est pour dire la considération que j'ai à l'endroit de la justice. J'ai appris ce qu'a dit notre aîné Félix Houphouët-Boigny : « Je préfère la dictature à l'anarchie ». L'anarchie veut dire sans justice. Ce juriste est la première personne que j'avais appelée à Kandani (Camp militaire) parce que je ne voulais pas heurter frontalement la justice. La deuxième personne à qui j'ai fait appel, était un diplomate pour voir les différents aspects dans son domaine de compétence. Et je lui ai dit aussi : j'ai besoin de vous. C'est pour vous dire que s'il y avait un collège de juristes qui était venu me voir pour savoir ce qui s'est passé, j'aurais examiné la situation au regard des positions que les grands juristes qui m'entouraient m'ont conseillé de prendre. Mais quand c'est l'opposition, elle politise l'affaire en la sortant du domaine technique.
Pour revenir à votre question, ce sont les responsabilités de la Cour constitutionnelle qui ont été transférées à la Cour suprême puisque la Cour constitutionnelle n'était pas fonctionnelle. Alors qu'elle devait compter 8 personnes, elle n'en comptait que 3. Alors que son quorum, c'est 6 membres sur 8. Ils n'étaient même pas 5. Mais 3. C'est un constat.
L'Assemblée nationale, par exemple, a voté des lois dont certaines doivent passer à l'examen de la Cour constitutionnelle. Que fait-on alors qu'elle n'est pas fonctionnelle ? Ce n'est pas moi qui nomme ses membres. La personne que nomme le président de la République, désignée par mon prédécesseur, est déjà en place. Il faut 4 ans pour la changer. Ceux qui devaient être changés, ceux qui avaient la charge de les changer, n'ont rien fait. J'ai tout simplement fait le constat après avoir pris beaucoup d'avis auprès de très grands juristes de mon pays, avant d'agir. Les Assises ont recommandé que les prérogatives de la Cour constitutionnelle devaient être transférées à la Cour suprême. En attendant que cette recommandation soit actée par la réforme constitutionnelle, nous l’avons fait de façon provisoire pour éviter que le pays soit bloqué.
En réalité, la présentation qui est faite de la dissolution de la Cour constitutionnelle par l'opposition, est un faux problème. Vous savez, au départ, les opposants ne parlaient pas de cette Cour. Mais comme ils sont à court d'argument, ils utilisent sa dissolution. Je dis que c'est un faux problème.

Afrique Education : Donc, ce n'est pas un règlement de comptes comme disent vos opposants ? C'est bien cette Cour qui avait organisé le fameux troisième tour à la présidentielle espérant que vous ne passeriez pas.

Imam Azali Assoumani : Si vous étiez là le jour de mon investiture, c'était la honte. Les huées que les membres de cette Cour ont eues de la part des Comoriens. Si vous aviez été là pendant les Assises, lorsque la décision a été prise de la dissoudre, vous alliez voir qu'il ne s'est pas agi d'un règlement de comptes. J'ai usé simplement de mes prérogatives de président de la République, qui me permettent d'être le garant du bon fonctionnement de l'Etat et de ses institutions. Sans plus.

Afrique Education : Pascal Lissouba, à l'époque président du Congo, aurait déclaré (j'utilise le conditionnel) qu'on n'organise pas des élections pour les perdre. Etes-vous sûr de gagner ce référendum, ce qui vous permettrait d'organiser une élection présidentielle en 2019 à laquelle vous serez candidat ?

Imam Azali Assoumani : Dans l'esprit, il a raison. Parce que quand on organise les élections, c'est pour gagner. Maintenant, c'est la façon de faire, qui doit être jugée, mais ce n'est pas l'esprit du référendum. Que chacun aille défendre sa position (moi le Oui, mes adversaires le Non), c'est à moi de faire que les conditions du vote soient transparentes. Parce que même quand on a fait ses deux mandats, et on prépare à quitter le pouvoir, on peut organiser le référendum pour celui qui va vous succéder, votre dauphin, pour votre parti politique. Bref, quand on fait une élection, c'est pour la gagner pour soi-même, pour votre dauphin, soit pour votre parti politique.
En 2006, je devais quitter le pouvoir. On m'a conseillé de changer la constitution pour enlever la tournante. J'ai refusé parce que j'avais estimé que c'était trop tôt. On venait de mettre la tournante en 2001. En 2006, soit, après cinq ans de fonctionnement, on ne pouvait pas tirer de justes leçons. Mais en quinze ans, Oui. En ce temps-là, je n'étais pas candidat mais j'avais un candidat que j'avais soutenu. Il n'a pas gagné alors que j'étais au pouvoir et j'organisais les élections des gouverneurs, les législatives, etc. J'ai joué le jeu de la démocratie. Donc, dans l'esprit, on organise les élections pour les gagner, mais dans la lettre, il faut respecter la constitution, le processus électoral, pour l'intérêt du pays.

Afrique Education : Autrement dit, vous rassurez que le processus électoral sera transparent ? Vous le dites aux Nations-Unies, à l'Union africaine où on note quelques inquiétudes ?

Imam Azali Assoumani : Je prends l'engagement que je ferai tout pour que le référendum soit transparent. Si je peux vous demander quelque chose sachant que c'est moi qui finance cette élection, c'est de venir être observateur, être témoin. Parce que si vous n'êtes pas là, dans notre monde d'aujourd'hui de facebook et des réseaux sociaux, on ment tellement qu'on ne sait pas à quel saint se vouer. Mais, si vous êtes là, vous vous ferez votre propre religion et témoignerez à bon escient.
Sans aucune prétention, j'ai organisé des élections que j'ai perdues. Celles que j'ai gagnées, ce n'est pas moi qui les ai organisées. Vraiment Monsieur Paul Tédga, si les organisations multilatérales ne viennent pas, venez, vous les journalistes. Je prendrai des dispositions pour que vous soyez là, pour dire exactement ce qui s'est passé. Et je serai fier de dire que voilà l'engagement pris qui a été tenu et le témoin, c'est Paul.

Afrique Education : On vous reproche de mettre en péril l'état de droit aux Comores : restructuration des libertés individuelles et collectives (liberté de manifester pacifiquement, de s'exprimer, de se réunir, de circuler librement). Avez-vous l'impression d'être devenu un président anti-libertés comme vos détracteurs le disent ?

Imam Azali Assoumani : Mais vous avez répondu à votre question, c'est eux les détracteurs de l'état de droit et des libertés. J'aurais aimé que les détracteurs comoriens aient un peu pitié des autres Comoriens que leur comportement désole. Je vais être plus clair : il y a deux grands pays occidentaux qu'on ne peut nullement soupçonner d'encourager des actes de dictature. Quelqu'un qui veut sortir de son véhicule, il est fusillé. On a vu cela il y a à peine un mois. Quelqu'un d'autre qui veut manifester, un policier le tue. Ce sont ces gens-là qui me donnent des leçons de droits de l'homme ? Qui peut me citer le nom d'une personne qui ait été tuée sous Azali 1 ou depuis deux ans que je suis à nouveau aux affaires ? Quelqu'un qui a même été blessé lors d'une manifestation aux Comores ? Personne ! En fait, chacun est dans son droit. Eux, ils ont le droit de manifester. Moi, j'ai l'obligation de préserver la paix et la sécurité des biens et des personnes dans tout le pays.
Un élément clair : en Europe, les véhicules sont assurés. Les magasins sont assurés. Les maisons sont assurées. Si les manifestants cassent tout, les assurances paient. Mais, ici aux Comores, un commerçant qui a construit sa boutique qui n'est pas assurée, un Comorien qui a son véhicule qui n'est pas assuré, si je laisse les gens aller casser, où est-ce qu'on va se trouver en fin de compte ? Ou bien, ils veulent que je laisse faire cela, et je fais intervenir l'armée, et après, il y aura des blessés et des morts. Moi, je ne voudrais pas en arriver là.

Afrique Education : Vous avez parfaitement raison...
Imam Azali Assoumani : Mieux vaut prévenir que guérir. Très sincèrement, je n'ai aucun problème que les opposants organisent des manifestations. On les encadre pour qu'il n'y ait pas de dégâts. Deuxièmement, il y a une loi qui a été votée qui interdit les manifestations et les réunions publiques en dehors de la campagne électorale. Je ne fais qu'appliquer la loi que mes prédécesseurs ont votée.
Voyez, j'ai là le journal qui s'appelle Al-Watwan. Je vous informe que c'est un journal d'Etat que je finance. Mais, à la première page de ce journal, il y en a que pour l'opposition. Mais c'est moi qui finance ce journal gouvernemental. Dans le numéro d'hier, l'analyse qui a été faite sur le projet de constitution que je propose, a été présentée à mon grand désavantage. J'ai été cassé dans ce journal comme il n'est pas permis. Mais c'est moi qui le finance. Je ne peux pas dire des choses plus que ça. J'ai toujours dit à mes ministres et collaborateurs, « Laissez les parler ».

Afrique Education : Et le cas de votre prédécesseur l'ancien président, Ahmed Abdallah Sambi, qui est en résidence surveillée ? Sa situation contredit quelque peu votre discours...
Imam Azali Assoumani : Je pense qu'il doit s'estimer heureux...

Afrique Education : D'être en résidence surveillée ?
Imam Azali Assoumani : Ah tout à fait !

Afrique Education : Pourquoi ?
(Rires du président).

Afrique Education : Quelqu'un qui n'est pas libre de ses mouvements peut-il être content ?
Imam Azali Assoumani : En comorien, on dit, « Mieux vaut ça qu'autre chose ».

Afrique Education : C'est-à-dire ?
Imam Azali Assoumani : Ce que tu subis aurait pu être plus grave.

Afrique Education : La résidence surveillée est-elle une sorte de protection pour lui ?
Imam Azali Assoumani : C'est d'un. De deux, ce qui s'est passé, la justice va y mettre de l'ordre. Soyons concret : Ahmed Sambi est quelqu'un qui n'a jamais voulu comprendre qu'il n'était plus président de la République. Il a quitté le pouvoir en 2011 et depuis, il n'a pas compris qu'il n'est plus président. Moi, j'ai fait dix ans de chômage, si on me téléphonait sans m'avoir, c'est là où on savait que je ne suis pas sur place. Je partais à l'étranger sans que personne ne le sache. Je rentrais tout aussi incognito. Sambi, ce n'est pas le cas. A chaque fois qu'il voyage ou qu'il en revient, il fait toujours appel à des centaines de partisans pour venir l'acclamer. C'est de la provocation. Par pur respect pour votre successeur, vous ne pouvez pas venir à la fête nationale, pendant que le président de la République est déjà installé, vous l'ancien président arrivez sur le lieu avec des dizaines de partisans qui vous acclament comme si c'était vous le président de la République. Donc, son problème, c'est qu'il n'a pas compris qu'il n'est plus président. Mais, il peut demander à redevenir président comme moi. Ca, c'est le cas général. Maintenant, le cas particulier : il y a une enquête qui a été ouverte sous la diligence de l'Assemblée nationale, qui a mis en place une Commission d’enquête parlementaire, qui a rédigé une étude qui m'a été remise et que j'ai envoyée à la justice. Cette dernière a ouvert une enquête. Avant même de venir, lui, Sambi savait qu'il allait être auditionné. Mais, en venant, il a fait déplacer des manifestants, des gens pour l'accueillir. Si bien que moi qui passais par là venant d'Anjouan, ma voiture s'est trouvée bloquée par ses partisans, moi, le président de la République. Et puis, quand il a été auditionné, il est parti avec ses militants à la mosquée prier et chanter l'hymne national. Il est parti dispenser des cours sur la paix et la sécurité, pendant cette période de ramadan. Conséquence, j'ai été obligé de demander au ministre de l'Intérieur de prendre des mesures administratives à son encontre. On était au mois de ramadan qui est sacré pour tous les musulmans. Notre intervention était, parfaitement, justifiée. L'enquête se poursuit et c'est du ressort de la justice.
Sambi ne fait pas l'objet d'acharnement. La justice s'intéresse à ce qu'il a fait tout simplement. Vous savez, l'ancien président Ikililou a, lui aussi, été auditionné comme lui. Il est à Moheli et vaque à ses occupations comme il l'entend. J'ajoute que personne ne savait qu'Ikililou avait été auditionné. C'est donc un problème de comportement personnel qui ne peut m'être imputé. J’ai aussi accepté d’être auditionné en tant que témoin, les parlementaires sont venus me poser des questions et pourtant j’avais les moyens de m’y opposer, notamment avec mon immunité. Mais au nom de la manifestation de la vérité que nous devons au peuple comorien, j’ai accepté.

Afrique Education : Cela n'a rien à voir avec le problème des passeports ?
Imam Azali Assoumani : Oui, c'est ça le fond du problème. Malgré la désapprobation de la majorité des députés, il a, avec l'aide d'une quinzaine de députés, effectué un passage en force pour faire voter sa loi malgré l'hostilité du président de l'Assemblée nationale. Il l'a promulguée. La Cour constitutionnelle a avalisé ce processus sans se poser aucune question de conscience. Puis, il a mis le texte en exécution. Quelqu'un qui veut venir investir aux Comores, avait droit à ce passeport. Cela se fait dans tous les pays du monde. Qu'a-t-il fait lui ? Il a vendu les passeports, c'est-à-dire, que les gens qui ont acheté le passeport comorien, ne sont pas des investisseurs. Pire, l'argent avec lequel les « investisseurs » achetaient le passeport comorien, n'a pas été déposé au trésor public. Donc 1) Le projet n'a pas été appliqué comme il se devait. 2) Les recettes de ce projet malgré les défaillances, n'ont pas été versées dans les caisses de l'Etat. Et c'est là où le parlement a décidé de constituer une Commission d'enquête pour en savoir un peu plus. Et surtout, pour tirer les leçons de ce problème. Car il faut le dire, on a, déjà, trouvé le passeport comorien entre les mains des terroristes. Vous vous rendez compte de la légèreté de cet homme (Sambi) ?

Afrique Education : Les Américains affirment que grâce aux passeports comoriens délivrés aux hommes d'affaires et opérateurs économiques iraniens, l'Iran a pu contourner l'embargo.
Imam Azali Assoumani : Tout à fait. Mais ce qui nous fait mal, c'est que personne ne sait combien de passeports ont été vendus et à qui on les a vendus. De telle sorte que, dès mon arrivée au pouvoir, j'ai voulu rapidement y voir clair : on a dressé la liste de tous les détenteurs de passeports étrangers, leur profession, leur filière, bref, autant d'informations qui nous ont permis de retirer ou de ne pas renouveler les passeports de beaucoup d'entre eux. Les Emirats arabes unis avec qui nous entretenons ce partenariat, sont bien en phase avec nous. Aucun nuage dans le ciel de nos relations.
Aujourd'hui, on est en plein assainissement en faisant particulièrement attention aux réseaux parallèles qui se sont beaucoup engraissés sur le dos des Comoriens.

Afrique Education : Monsieur le Président, parlons un peu de Mayotte, cette île actuellement française que vous souhaitez faire revenir dans le giron comorien. Où en êtes-vous de cette ambition ?
Imam Azali Assoumani : Ce problème est difficile. Aidez-moi à faire comprendre à nos amis français qu'ils avaient un Grand Homme, le général de Gaulle, qui aimait dire que « La France n'a pas d'amis. Elle n'a que des intérêts ». Si vous lisez sa citation au premier degré, vous prenez un côté négatif. Ce n'est pas vrai. C'est une véritable réalité. Ce n'est pas seulement la France. De Gaulle nous dit, pour qu'il y ait amitié, il faut qu'il y ait un intérêt. Ce que je voudrais dire aux Français, c'est que s'ils ont des intérêts dans la région, nous les Comoriens sommes disposés à discuter avec eux, à revenir à l'argument chinois « Gagnant Gagnant ». Mais nous souhaiterions que Mayotte ne soit pas un problème qui entrave le fonctionnement des bonnes relations entre la France et les Comores. Parce que les Comores ont besoin de la France. Et vice versa. Pour construire une maison, on a besoin des pierres et des petits cailloux. Les Comores, ce sont les petits cailloux dont l'utilité dans la construction est visible. On est prêt à s'asseoir pour discuter. Mayotte comorienne ne pourra en rien entraver leurs intérêts dans la région.
Quant aux Mahorais, on les aime. Ce ne sont pas des amis, mais des frères. Autrement dit, on est amené à se réconcilier car on choisit l'ami mais on ne choisit pas son frère. Donc, on respecte les Mahorais, on les aime beaucoup. Toutefois, il y a des problèmes qu'on ne maîtrise pas. En 1975, moi, j'étais au lycée. Pourquoi Mayotte n'a pas voulu adhérer à l'indépendance ? Le temps passé, il y a beaucoup de choses qui ont fait que cette réconciliation n'a pas pu se faire, mais, moi je leur dis, très sincèrement, mieux vaut tard que jamais. Le moment est venu. Et je dis aussi bien aux Mahorais qu'aux Français, le moment est venu pour qu'on se mette autour d'une table pour discuter, pour qu'effectivement, les Mahorais jouissent de leurs privilèges, de leurs intérêts, et ce qui les inquiète pour nous rejoindre, qu'ils nous le disent, et on est prêt à respecter. Nous devons connaître les raisons qui ont poussé les Français à garder Mayotte pendant qu'ils acceptaient notre indépendance. Car il faut savoir que si la France avait mis son veto en 1975, les Comores ne seraient pas indépendantes. Si la France avait dit aux Comoriens, écoutez, vous avez un choix, soit, un pays a trois îles ou rien du tout, là, c'est à nous de choisir. Mais la France s'est abstenue, cela veut dire qu'elle a accepté car qui ne dit mot consent, mais, malheureusement, on n'a pas eu la sagesse de s'asseoir pour discuter, pour trouver une solution. On est plutôt allé vers les résolutions aux Nations-Unies, à l'Union africaine, à la Ligue arabe, cela a été nécessaire mais pas suffisant. Car si c'était suffisant, on aurait eu Mayotte. Malgré ces résolutions, la situation s'empire parce que Mayotte entre temps est passé de Territoire d'Outre-Mer à Département d'Outre-Mer. Mais, c'est discutable. Souvenez-vous, l'Algérie était un département français. Il n'y a, donc, pas de problème sans solution.
Quand j'ai commencé à discuter avec le président Chirac sur le dialogue sur Mayotte, il m'a demandé ce que je proposais. Je lui ai répondu que c'est lui (Chirac) qui était au ciel. Vous êtes à même de donner une solution à la terre. Mais nous qui n'avons même pas décollé, c'est à vous de nous proposer la solution parce que c'est vous qui avez violé le droit international. Le problème de Mayotte, pour nous, c'est clair : Mayotte est comorienne. On l'a voulu et la communauté internationale nous a appuyé y compris la France. Maintenant, le problème qui est survenu, c'est un problème qu'il faut gérer et on est disposé à discuter avec nos amis français, avec nos frères mahorais pour trouver une solution car nous sommes ensemble.
C'est comme je le disais tantôt, on avait lancé les négociations avec Chirac, qui m'a dit : « Azali, est-ce que tu peux lever un peu le pied » (pédale des résolutions onusiennes) ? Et moi je lui ai demandé : « Est-ce que vous pouvez lever le pied sur la pédale de la départementalisation ? » Il m'a dit Oui. Il était question qu'on revienne faire le bilan de cette entente trois ans après. Malheureusement, j'ai été remplacé par Sambi et tout a été gelé.
Mais, quand je suis revenu, j'ai été discuter avec le président Hollande. Ikililou l'avait fait avant moi. Une fois élu, il m'a invité à l'Elysée et nous en avons parlé. Maintenant, les élections s'y sont invitées. Mais, on a décidé d'y aller. Mais, un problème s'est invité dans le débat : les élections locales de Mayotte. Mais avec le président Macron avec qui j'ai beaucoup de considération et de respect, (bon il avait parlé du kwassa kwassa), je l'ai eu au téléphone pour lui dire que ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. Moi ça m'arrive souvent. Maintenant, je vais vous aider pour qu'on harmonise, qu'on discute. Il était d'accord. Moi, j'attendais le signal. Mais, par la suite, quand j'ai vu ce qui a été fait par rapport à cela, j'étais surpris mais je ne baisse pas les bras. Notre ministre des Affaires étrangères est en contact avec le ministre Jean Yves Le Drian.

Afrique Education : L'opposition pense que vous ne faites pas suffisamment du bruit à l'international, aux Nations-Unies, à l'Union africaine, à l'OIF, au sein de la Commission de l'Océan indien, etc. pour montrer le caractère colonial de cette possession française et la volonté de décolonisation de celle-ci par les Comores. A-t-elle tort de vous critiquer sur ce plan ?

Imam Azali Assoumani : Il faut lui poser la question. Elle qui a fait beaucoup de bruits a obtenu quoi ? Je pense qu'il faut adopter une nouvelle méthode pour entrer en possession de cette île.

Afrique Education : Le problème des visas pour permettre la circulation des Comoriens à Mayotte, va-t-il trouver une solution bientôt ?
Imam Azali Assoumani : C'est une question à poser à la partie française. Mais, j'ai été très déçu. Même sur la Corée du Nord qui était bannie par le monde, il n’y avait pas de décision officielle de suspension de visas. Les frontières furent fermées au début de cette année. C'était de la propagande. Mais, on dirait que l'administration de Mayotte est devenue invisible. Très sincèrement, je vous suggère d'aller demander à vos amis français : qu'est-ce qu'ils veulent ?

Afrique Education : Parlons si vous le voulez bien, Monsieur le Président, de ce que vous avez fait pour améliorer le bien-être des Comoriens et des Comoriens. D'abord, sur le front de la jeunesse : qu'avez-vous fait pour favoriser l'emploi des jeunes ?

Imam Azali Assoumani : Je dirais à mes jeunes frères, un peu de patience et de confiance. Contrairement à mes prédécesseurs qui les recrutaient dans la fonction publique et oubliaient souvent de les payer, moi, j'ai une autre approche de mobilisation de l’investissement pour les infrastructures stratégiques que nous mettons en place. Faire venir des investisseurs pour construire des infrastructures dont le fonctionnement nécessitera le travail des jeunes, comme les grands hôtels, les hôpitaux, les ports et les aéroports. D'autre part, on a l'agriculture qui est un gisement de main-d’œuvre à commencer par la vanille. On a des ressources halieutiques comme à Maurice et en Mauritanie. Bref, ce sont des opportunités pour créer les emplois. Je suis confiant parce que tout ce qu'on a fait jusqu'à ce jour, c'est sur les fonds propres. Bientôt, nous bénéficierons d'un soutien important de l'Arabie Saoudite et des Emirats. Leurs ministres sont venus nous voir, il y a quelque temps, ce qu'il y avait lieu de faire pour favoriser la croissance de ce pays.

Afrique Education : Sur le plan de la santé, avez-vous pensé au slogan de l'OMS « Santé pour tous en l'an 2000 ». 18 plus tard aux Comores, où en est-on ?
Imam Azali Assoumani : Ce que j'ai à dire, c'est que les employés de ces types de structures se croient en terre conquise. Ici aux Comores, je leur ai dit Stop. Vous êtes ici dans un pays souverain. Nous, on a un plan ambitieux. On a déjà les 40 millions de dollars nécessaires pour réhabiliter l'hôpital de Maarouf. Cela a beaucoup donné confiance aux Comoriens Et les 19 milliards de FC qu'on dépense, chaque année, pour des évacuations sanitaires, pourront désormais être investis dans notre économie, au lieu d’aller chez nos voisins. Il y a aussi l'hôpital de Bambao Mtsanga construit par les Chinois et qui est déjà fonctionnel. Il y a aussi le projet de modernisation de l'hôpital de Foumboni à Moheli avec les Emiratis. Ces structures apportent beaucoup plus de solutions aux questions de santé des populations que les grandes théories des organisations sanitaires de santé.
Cela dit, je salue toutes les formes de coopération bi ou multilatérales qui nous soutiennent car pour atteindre l'émergence en 2030, on aura besoin de tout le monde.

Propos recueillis à Beit Salam (Palais présidentiel de Moroni) par
Jean Paul Tédga

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