PRESIDENTIELLE COMORIENNE : Azali Assoumani bien parti pour accéder au pouvoir

Afrique Education : Monsieur le Président, vous êtes en pleine campagne présidentielle en vue de participer au 2e tour, le 10 avril, avec en face, deux adversaires de taille. Comment sentez-vous ce deuxième tour ? L’affaire est-elle dans la poche ?

Azali Assoumani : Nous ne sommes pas surpris de nous retrouver au second tour de ce scrutin présidentiel des Comores, malgré les nombreuses irrégularités qui ont fait l’objet d’un front de résistance pour l’organisation d’un scrutin libre et transparent. C’est pourquoi les responsables du parti, Convention pour le Renouveau des Comores, « CRC », mon équipe de campagne, mes alliés politiques, et tous les électeurs qui nous font confiance et, moi-même, sommes tous sereins et confiants pour cette dernière phase du scrutin.

Cependant, je ne pourrais me permettre, au nom du respect de l’institution chargée de gérer les élections, de dire comme d’autres candidats, notamment, ceux de l’UPDC que « l’affaire est dans la poche ». Le dire, ce serait remplir un rôle qui n’est pas le mien. Ce que je peux confesser, nous menons une campagne formidable, l’état des alliances est solide, nos équipes sont à pied d’œuvre sur le terrain, nos meetings font salle comble ; les sondages nous placent favoris, ce n’est pas rien pour remporter haut et fort ces élections.

Bien que vous soyez retenu pour le 2e tour, vous avez tenu à porter plainte et à demander le ré-comptage des voix. La fraude était-elle si massive ? Nourrissez-vous les mêmes craintes pour ce second tour et quelles dispositions ont été prises pour que la fraude ne s’invite plus pendant ce second tour ?

L’impopularité et l’insouciance des candidats représentant les autorités en place, du fait qu’ils se retrouvent au second tour, sont une surprise pour la plupart des Comoriens. Cette surprise a été justifiée par les nombreuses irrégularités constatées, ici et là, tout au long du processus électoral. Ainsi notre crainte se justifiait bien. C’est pourquoi le président de la République a pris bonne note de nos plaintes, et sous son égide, des dispositions additionnelles ont été prises sous forme d’un protocole d’accord pour la sécurisation du reste des élections. Ce protocole a été signé par le ministre de l’Intérieur en charge des élections, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et les trois candidats en lisse.

Pour ce deuxième tour, toutes les îles vont participer au scrutin, ce qui nécessite un discours adapté à chaque communauté. Avez-vous fait des promesses spécifiques aux uns et aux autres ? Lesquelles ?

Les Comoriens constituent un seul et unique peuple ayant en commun les mêmes préoccupations, la même vision pour l’avenir et les mêmes difficultés au quotidien. Les méfaits de l’incompétence et de l’irresponsabilité des autorités actuelles affectent l’ensemble des Comoriens, indifféremment, des îles. Certes, les habitants de l’île d’Anjouan souffrent, relativement, plus que ceux des autres îles. Il va de soi que certaines mesures spécifiques sont prises pour cette île dans des domaines précis, tout comme, nous l’avons fait lorsque nous avions la direction du pays entre 2009 et 2006. C’est le cas pour les infrastructures de base en matière d’énergie, de transport, d’éducation et de santé.

Par rapport par exemple à la diaspora comorienne, je sais qu’il y a un problème de transport pour ceux des Comoriens qui aiment souvent rallier leur pays natal, mais aussi, le problème du statut des Comoriens en France. Allez-vous faire quelque chose dans ce sens si vous êtes élu ?

La diaspora comorienne, plus, particulièrement, celle établie en France métropolitaine et Outre-Mer, est au cœur du programme de développement accompagnant notre candidature. Et ce pour plusieurs raisons : tout d’abord, un grand nombre de familles de Comoriens vivant dans notre archipel dépendent, dans une grande mesure, de leurs concitoyens vivant à l’étranger. Il est tout à fait normal que le pays les assiste en leur facilitant la vie au quotidien, notamment, par rapport à leur relation avec la mère patrie. Il ne s’agit pas de leur proposer quelques tarifs négociés pour les billets d’avion et quelques kilos additionnels lors de leur voyage au pays, mais, de leur proposer de véritables solutions aux problèmes réels qu’ils rencontrent en matière de transport, d’éducation des enfants et de retour apaisé au pays pour ceux qui le souhaitent.

Ensuite, Il faudra, aussi, noter que les jeunes Comoriens issus de l’immigration sont confrontés à de réels problèmes d’intégration dans leur pays de naissance ou d’adoption. Ceci se manifeste, tous les jours, dans des cas extrêmes, que ce soit dans la délinquance, voire, dans la criminalité juvénile ou par rapport à l’intégrisme religieux. Deux fléaux qui frappent la jeunesse comorienne vivant en France métropolitaine en particulier.

Enfin, nous sommes, parfaitement, conscients que des Comoriens de tout âge de la diaspora excellent dans divers domaines. Cependant, les conditions dans le pays d’accueil ne leur offrent pas, toujours, la possibilité d’exercer leur talent. Nous pensons que nous, autorités comoriennes, avons l’obligation de mettre à la disposition de nos concitoyens, les conditions nécessaires pour leur épanouissement dans tous les domaines.

Cela est vrai pour les domaines de l’administration, la gestion et le commerce, l’ingénierie et les autres techniques, la culture, l’art et le sport. Lorsque nous étions à la tête du pays, nous avions fait en sorte que les Comores deviennent membres de la FIFA. Nous pensions, en particulier, aux talents des jeunes Comoriens vivant en France, qui constituent, aujourd’hui, le meilleur des cœlacanthes, la fierté des Comores.
De même, les Comoriens de la diaspora, qui comme nous l’avons mentionné, contribuent, énormément, à la vie du pays, ont le droit de prendre part à la désignation des hauts responsables du pays. Nous sommes conscients de cette situation. Comme nous l’avons précisé lors de ce débat, nous ferons en sorte, une fois aux commandes du pays, que toutes les conditions soient réunies pour que cela se réalise.

Avez-vous noué des alliances fatales pour vos adversaires, qui permettent à vos partisans d’être optimistes ?

Nous remercions les candidats et les partis qui ont rejoint le parti CRC et le parti blanc pour soutenir ma candidature. Nous pensons, en particulier, aux partis JUWA, ORANGE/FNJ, SHUMA, FD et URC. Nous pensons, aussi, aux candidats, M. Mohamed Nassor Ali, M. Mohamed Issimaila, M. Ibrahim Hissani, M. Mounir Yassine
Pour la Grande-Comore, la somme cumulée des suffrages obtenus par les partis et candidats aux présidentielles qui me soutiennent placent notre candidature en position très favorable. La situation est, encore, mieux pour Anjouan, le ralliement du Dr Salami, candidat aux gouvernatoriales et du parti JUWA dans l’ensemble de l’île.

Lorsqu’il s’agit des alliances, nos partisans ont, toutes, les raisons d’être optimistes. Nous restons convaincus que d’autres candidats et hautes personnalités continueront à rejoindre les équipes qui nous soutiennent jusqu’à la clôture de la campagne.

En lançant la campagne du second tour, le chef de l’Etat a souhaité bonne campagne à tous les trois candidats et ajouté : « Que le meilleur gagne ». N’est-ce pas fantastique que le président sortant soit neutre pendant ce deuxième tour ?

La campagne pour les élections présidentielles est un long processus qui ne débute pas la veille du second tour, mais, bien avant le commencement du premier tour. Nous avons dénoncé avant même l’ouverture de la campagne pour ces élections, le laisser-faire des autorités en place, voire, leur complicité, par rapport à l’usage abusif des moyens de l’Etat par certains candidats, leurs intimidations aux employés de l’administration publique et des sociétés d’Etat et de l’achat de la conscience des électeurs pour l’octroi ou par des promesses d’octroi de contrats de travail ou par d’autres moyens illégaux, les jours qui précèdent les élections.
Encore une fois, lorsque nous avions à gérer le destin du pays, nous avons organisé plusieurs élections au niveau régional, insulaire et national. En aucun moment, les Comoriens, candidats ou électeurs, ne se sont, jamais, plaints d’irrégularités notoires, encore moins, de fraude organisée durant tout le processus électoral. Et pourtant, nous avions nos candidats que nous soutenions, légalement, au vu et au su de tout le monde.
Lors des élections qui ont amené le président, Abdallah Mohamed Sambi, au pouvoir, nous avions un candidat que nous soutenions, lors des primaires au niveau de l’île d’Anjouan. Que ce soit lors des primaires ou du second tour des présidentielles, personne ne s’est plaint d’abus de la part des autorités ni de fraude. Nous avions cru que cela servirait d’exemple pour l’avenir. Malheureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Le fait que le président de l’Union des Comores accepte de parrainer un protocole d’accord pour la sécurisation des élections pour le second tour des élections en sus du code électoral en vigueur, est une reconnaissance des défaillances du premier tour. Une chose est sûre, personne ne peut fuir à jamais ses irresponsabilités et comme aimait dire Ali Soilih, ancien président de ce pays, « l’histoire est le seul juge ».

Les thèmes de campagne qui intéressaient les Comoriens : l’emploi des jeunes : Que leur dites-vous à ce sujet ? La professionnalisation de l’enseignement pour faire moins de chômeurs : quelles sont vos recettes ? Le relèvement du standing sanitaire des Comoriens : que proposez-vous pour relever ce niveau?

L’emploi des jeunes est au cœur de notre programme pour les Comores, pour les cinq ans à venir et, même, au-delà. Et il ne peut être, autrement, lorsque vous avez plus de 65 % de la population qui est constituée des jeunes dont la plupart sont désœuvrée. Notre décision de créer l’université des Comores était un début de réponse à cette problématique. La conférence des bailleurs en faveur des Comores que nous avons tenue à l’île Maurice, en 2005, avait comme toile de fond, la création d’emplois pour les jeunes Comoriens formés au pays ou ailleurs. Cette conférence des bailleurs a été un franc succès, malheureusement, elle n’a pas eu le suivi qu’il fallait par les gouvernements qui nous ont succédé.

Aujourd’hui, notre premier défi pour la jeunesse, c’est de redonner un sens à l’éducation pour qu’elle soit en adéquation avec les besoins du pays. C’est de créer les conditions favorables qui permettront aux investisseurs potentiels locaux et étrangers d'élargir le marché de l’emploi. La première de ces conditions est, bien sûr, la transparence et la rigueur dans la gestion administrative, des affaires de l’Etat. C’est, aussi, la promotion d’une justice équitable pour faire des Comores un Etat de droit.
Quant au domaine médical, notre programme social propose le rehaussement du niveau technique et l’amélioration de la qualité des plateaux médicaux de nos principaux établissements sanitaires.

Nous notons, avec grand regret, le flux financier vers l’extérieur, pour une économie, déjà, exsangue, et les multiples difficultés rencontrées par les familles comoriennes, pour des voyages de soins, parfois, de qualité contestable, dans des pays voisins tels Madagascar, Maurice ou la Tanzanie.
Le volet médical et sanitaire de notre programme social se propose de renverser cette tendance dans les meilleurs délais par les mesures précitées.

Les Comores depuis votre départ sont devenues un pays discret. Ce pays ne fait pas parler de lui et on le connaît très peu ou trop mal à l’international ? Comment espérer attirer les investisseurs quand on ne vous connaît pas ? Avez-vous une recette ?

Avant notre prise en charge des hautes responsabilités du pays, les Comores étaient, certes, connues au niveau international pour une popularité non luisante. C’était le pays de l’instabilité permanente. Les déstabilisations politico-militaires étaient cycliques, en moyenne, tous les trois ans, depuis l’acception du pays à l’indépendance. Ces instabilités ont atteint leur paroxysme, en 1997, avec le séparatisme déclaré de l’île d’Anjouan.
Depuis la réconciliation nationale que nous avons initiée, en 2001, et la mise en œuvre des mesures structurelles et conjoncturelles, le pays connaît une stabilité relative, mais, continue, depuis bientôt, 15 ans. Nous sommes convaincus que cette situation va perdurer et notre rôle, comme premier responsable du pays, est de veiller à ce que ce soit ainsi.
Nous comptons capitaliser auprès des partenaires potentiels cette situation, qui constitue la condition sine qua non pour tout investisseur local ou étranger. La rigueur dans la gestion des affaires de l’Etat ou bonne gouvernance sera une garantie complémentaire pour tout partenaire. Un rapport de la Banque mondiale de 2015 fait état d’une perte annuelle de fonds publics comoriens de 17 milliards de Francs Comoriens, soit, environ, 34.5 millions d’euros. Ceci est dû à l’absence de rigueur et de bonnes pratiques dans la gestion des affaires de l’Etat à tous les niveaux. Ce qui ne peut en aucun cas rassurer un vrai investisseur. L’autre volet tendant à rassurer les partenaires privés au développement des Comores est notre volonté de favoriser les conditions de travail au quotidien par l’amélioration des infrastructures de base dans les domaines stratégiques comme ceux de l’énergie, des transports, des télécommunications, de la santé et de la qualification professionnelle.
Vous avez déjà présidé aux destinées des Comores pendant six ans. Pourquoi revenez-nous en première ligne au lieu de vous reposer ?

Un adage comorien dit à peu près ceci : « On ne peut pas se reposer avec un fardeau sur le dos ». Un lourd fardeau pèse sur la conscience de chaque Comorien qui se respecte par rapport à la situation catastrophique que connaît le pays et par rapport à la précarité de la vie du Comorien au quotidien.

Si vous voyez l’état catastrophique des Comores tel qu’il est, la gestion pitoyable des affaires publiques, l’affaiblissement de la puissance publique, de l’autorité de l’Etat, la dégradation des infrastructures et la souffrance qu’endure mon peuple en matière de santé, en matière d’accès à l’électricité, la difficulté des jeunes en fin d’études de trouver un emploi, face à cet insoutenable constat, je ne pourrais rester indifférent. Cela a interpellé, profondément, mon âme et ma conscience sur le rôle que nous devons jouer pour un véritable redressement de ce pays. Et j’ai l’entière conviction que je pourrais mettre le train de mon pays sur les rails. Parce que j’ai la volonté politique, et l’ambition de servir mon peuple avec conviction. Je le pourrais parce que j’ai tiré les leçons du passé. Je dois contribuer à faire des Comores un pays émergent. Voilà le moteur de mon engagement, la seule motivation de ma candidature.

Quel est le dernier mot que vous adressez aux Comoriens qui vont voter le 10 avril ?

Un autre adage comorien dit qu’il ne faut pas raconter à quelqu’un ce que celui-ci sait déjà. Mais, d’un autre côté, les principes de l’Islam nous exhortent à nous rappeler, mutuellement, certains faits.
Les conditions de vie des Comoriens n’ont, jamais, été précaires comme elles le sont depuis les cinq dernières années. Cela est vrai au niveau insulaire qu’au niveau national. Pour le changement de cette situation, aucun Comorien n’a le droit de croire que les deux autres candidats pour le second tour de ces présidentielles, soient en mesure de faire, demain, ce qu’ils sont incapables de faire, à ce jour, au niveau de l’île ou du pays. Leur bilan est chaotique. Ainsi, je m’adresse à ceux qui aiment leur pays, les Comores, à ceux qui vont voter le 10 avril prochain, de voter pour moi parce que le changement, c’est moi qui l’incarne.

Propos recueillis à Moroni par
Hassan Jouamali Haaj

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