TOGO : Décès à Paris du « Bélier » et ancien premier ministre Yaovi Agboyibo

Que se passe-t-il au Togo pour que les uns après les autres, les dignitaires décèdent, parfois, sans aucune logique. Si l'opposition a été frappée, ces deux derniers mois, avec la mort de deux anciens premiers ministres, Edem Kodjo, en avril, et depuis, samedi, 30 mai, Yao Agboyibo, le parti au pouvoir, lui aussi, a perdu quelques éléments de valeur dont les plus illustres sont les doyens Ayité Gachin Mivedor (2012) et Voulé Koffi Agbényiga Frititi (2015), mais aussi, l'excellent confrère et ancien président de la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication, Pitang Tchalla (2017). Le pays se vide, donc, petit à petit de ses dignes fils au moment où il aborde un tournant important avec la mise en œuvre du PND (Plan national de développement) qui requiert l'expérience et le savoir-faire des aînés.

Alors que les larmes du deuil d'Edem Kodjo (mort en avril) n'ont pas encore séché sur les joues des Togolais, voilà qu'un autre célèbre fils du pays s'en va pour l'éternité. Me Yao Agboyibo est décédé, hier, dans un hôpital parisien, à l'âge de 77 ans. Après une vie accomplie aussi bien sur le plan privé que public.

C'est en 1989 que je l'ai connu. Jeune journaliste dans une grande rédaction parisienne, je suis envoyé effectuer une série de reportages pendant cinq semaines dans cinq pays africains de l'Ouest : la Guinée, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Togo et le Bénin. Pendant l'étape de Lomé, je fais la connaissance du président de la CNDH (Commission nationale des droits de l'homme), Me Yao Agboyibo, créée en 1987. Celle-ci fait parler du Togo car elle est la première du genre en Afrique francophone. Le multipartisme commence à gagner l'Afrique avec la survenue des premières conférences nationales souveraines comme celle organisée au Bénin en février 1989, qui signera d'ailleurs la marginalisation du général Mathieu Kérékou de la gestion des affaires de l'Etat au profit du premier ministre, Nicéphore Soglo, que je rencontrerai, pour une interview, pendant l'étape du Bénin. Une rencontre qui durera plus de deux heures, le futur président du Bénin, ayant, beaucoup à me dire.

A Lomé, je cherche à rencontrer le président, Gnassingbé Eyadèma. Sans succès. L'appui de Me Agboyibo ne m'aidera pas beaucoup. Mais, une fois de retour à Paris, il me téléphone pour me transmettre le message du président qu'il a appris que j'avais cherché à le rencontrer sans jamais y parvenir, qu'il en était, tristement, désolé et qu'il m'invitait à revenir à Lomé. Contrairement à mon premier séjour au Togo où mon principal contact était le directeur de Radio-Lomé, Pitang Tchalla, cette fois, mon point focal sera le président de la CNDH. C'est à cette occasion que je fais, aussi, la connaissance de Séléagodji Ahoomey-Zunu, collaborateur de Me Agboyibo, qui deviendra, de 2012 à 2015, le premier ministre du Togo.

L'avion d'Air Afrique m'ayant déposé tôt le matin, Me Agboyibo vint me chercher à l'hôtel Le Bénin où j'avais pris mes quartiers, pour me conduire, directement, chez le chef de l'Etat. Juste à côté au palais de la présidence de la République de l'époque. Me Agboyibo dont j'avais eu la réputation à Paris comme étant un opposant de taille au régime en place, m'impressionna car aucun des nombreux barrages militaires ne nous fit perdre du temps. Nous passâmes comme une lettre à la poste de Lomé. Devant le bureau du président, se dressaient six ou sept gaillards particulièrement imposants, qui le saluèrent avec respect : « Bonjour Maître » ! Je fus fouillé, seul, pendant quelques secondes, avant que la porte ne s'ouvrit, laissant apercevoir le chef de l'Etat derrière son bureau, qui s'éleva, spontanément, pour me saluer avec son légendaire « Sois le bienvenu au Tchogo ». La causerie eut lieu à son bureau et non à son salon. Tout commença très bien. Visiblement, Me Agboyibo avait de très bonnes entrées chez le président de la République.

Le maître d'hôtel nous apporta à boire. Il était à peu près 10 heures du matin : une boisson, me semble-t-il, rouge-mauve que je découvris à l'occasion. Alors que le président se montrait très aimable (c'est lui qui m'avait invité au Togo), je l'énervai (comme jamais) avec des propos parfois discourtois, parfois, pas très diplomatiques, qui entraînèrent cette réaction de sa part : « Vous les intellectuels de Paris, vous croyez tout savoir, tout ne se résout pas par une baguette magique ». La discussion était centrée sur la démocratie (re)naissante en Afrique. Me Agboyibo à la sortie de l'audience me fit savoir qu'il avait eu peur, un moment, que les choses se terminent mal, au regard de la tournure que prenait parfois la conversation. Il n'a pas eu tort. L'interview que je vins recueillir, à Lomé, n'eut plus lieu. Alors que je me trouvais, le soir, dans la salle d'attente de sa résidence où je relisais les questions de l'interview préparées, depuis ma rédaction parisienne, le ministre de la Communication, Johnson, vint poliment s'excuser que l'interview ne pouvait plus se faire. Un refus non négociable. Informé de cela plus tard, Me Agboyibo fut tout aussi contrarié que moi. J'eus d'ailleurs du mal à l'expliquer à mon retour à Paris.

Par la suite, j'ai gardé un très bon contact avec Me Agboyibo. Il arrivait qu'il m'envoie des émissaires comme son ancien conseiller, Dr Yao Ahadé, à Cotonou, en marge du Colloque sur « La formation et l'emploi » que j'avais organisé, dans la capitale économique du Bénin, en décembre 1994, avec le soutien du nouveau président, Nicéphore Soglo. Un président qui m'appréciait beaucoup.

Yao Agboyibo et moi nous voyions régulièrement à Paris. J'avais souhaité qu'il restât député RPT apparenté ou non. D'autant plus que le président l'écoutait beaucoup. Mais, comme son rival de l'époque, Edem Kodjo, il avait souhaité créer son propre parti, le CAR (Comité d'action pour le renouveau), en 1990. Cette posture fut de lui le premier ministre du Togo de septembre 2006 à décembre 2007. Je suis à peu près sûr qu'il aurait été fait premier ministre même en restant au sein du parti au pouvoir, mais, il n'aurait pas ressenti le même confort du moment où Edem Kodjo, lui, avait son propre parti politique.

Ces derniers temps, Yaovi et moi ne nous voyions plus. Mais, les rares fois qu'on se rencontrait, nous nous tombions dans les bras de l'un et de l'autre. Personnellement, je pense qu'à 77 ans, il est parti trop jeune. Son expérience était encore très utile pour le Togo.

J'adresse mes condoléances vraiment attristées au président du Togo, Faure Gnassingbé, pour la perte de cet électron libre qui donnait de la valeur au processus démocratique du pays, mais aussi, à sa famille politique, le CAR, ainsi qu'à son épouse et à tous ses enfants et petits enfants.

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