COTE D’IVOIRE : Nécessaire alternance politique pour une bonne gouvernance

Date

L’élection présidentielle approche à grands pas, et j’espère du fond du cœur pouvoir glisser mon bulletin de vote dans l’urne pour la première fois, quand toutes les conditions seront réunies pour un scrutin juste, transparent, inclusif et apaisé, quand tout ira bien. Et je ne le ferai que quand j’aurai parcouru les projets de société des différents candidats.

J’avoue que je ne l’ai pas fait depuis que je suis rentré en Côte d’Ivoire, parce qu’il n’y avait pas d’offre démocratique. Je ne crois ni au monothéisme, ni en l’omnipotence d’un homme politique. La démocratie, du grec ancien δημοκρατία, est par définition une forme de gouvernance dans laquelle la souveraineté émane du peuple ; et cette souveraineté qui consacre l’alternance et la recherche d’un mieux-être n’est possible que grâce au respect des textes que le peuple se donne. Mais voilà que je suis revenu dans un pays dans lequel on ne respecte pas les textes et où on ne les révise que pour ne pas nous plier à leurs exigences, un pays où la propagande d’Etat et la réalité virtuelle sont en déphasage avec le vécu quotidien, où l’émergence promise à l’horizon 2020 n’a pas eu lieu, et où la fonction polynomiale des férus de mathématiques et d’économie n’a pu résoudre la question fondamentale de la cherté de la vie pour la majorité de la population (sur notre photo, Alassane Ouattara alors qu’il n’avait pas à se présenter pour un 3e mandat, a accepté que les villes brûlent et qu’il marche sur des cadavres pour gagner l’élection présidentielle d’octobre 2020. En octobre 2025, l’alternance politique s’imposera à lui).

Un pays où, au lieu de s’atteler aux plus urgents besoins de la population, on se précipite pour organiser des foires de l’emploi et inaugurer des ouvrages inachevés, pendant que, en dépit des taux de croissance à deux chiffres, de nombreux jeunes, diplômés ou pas, ont perdu espoir et font le choix difficile de la traversée du désert pour rejoindre les nombreux autres qui les ont devancés, et aller se coucher dans le lit éternel de la Méditerranée. Nous avons beau prétendre que ce ne sont pas tous des Ivoiriens, nous ne pouvons nier la pléthore de jeunes Ivoiriens qui marchent au pas des sirènes de l’immigration illégale. J’en ai personnellement rencontrés bien d’autres, qui eux ont atterri à leur insu en Nouvelle Calédonie, au large de l’Océan Pacifique, dans des cales de bateaux. Arrêtons de nous enfouir la tête dans le sable et de nier la réalité, alors que nous sommes prêts à vendre notre nationalité au premier venu, et à servir de point de transit de la cocaïne en provenance de l’Amérique latine. Et ce ne sont certainement pas ceux des plus hautes sphères de l’administration qui se retrouvent aujourd’hui en prison qui me porteront la contradiction sur ce point.

Je suis revenu dans un pays où on se précipite pour inaugurer l’échangeur du carrefour Akwaba, pour en tirer le maximum de capital politique et projeter un bilan de bâtisseur à l’approche des élections d’octobre 2025, alors même que les travaux de l’échangeur de Koumassi – goulot d’étranglement et victime de la suspension de l’USAID – sont loin d’être achevés. Plutôt que de désengorger et de fluidifier le trafic, l’ouverture de l’échangeur du carrefour Akwaba a aggravé les embouteillages, non seulement sur les axes principaux, mais aussi sur les voies d’alimentation de Grand-Bassam à Koumassi, et au-delà. Je suis revenu dans un pays où, en contrepartie d’un peu de béton et d’asphalte, on ne nous sert que de la propagande, de l’ethnicisme (rattrapage ethnique), de la corruption, avec son corollaire de népotisme, de clientélisme et d’injustice, comme mode de gouvernance. En seulement 15 ans, à quelques exceptions près, tous les postes stratégiques de l’administration publique sont devenus mono-ethniques ; à tel point que les manœuvres et les tâcherons étrangers sur le marché du travail s’affublent de noms d’une région pour tirer parti de ce rattrapage ethnique et accroître leurs chances de décrocher des contrats. « L’homme ne sait pas tout, personne ne sait l’avenir », « Hier, c’était hier ; aujourd’hui est un autre jour », chante l’artiste qui leur a collé l’étiquette de « Gouvernement 20 ans » (Voir Tiken Jah Fakoly, Braquage de pouvoir 2022).

Non contents d’avoir braqué les succursales de la BCEAO sous la rébellion, ils se sont rués sur les fonds publics, et la litanie de détournements n’arrête pas. Les Ivoiriens ne s’en souviennent même plus, pour avoir été matraqués de statistiques par les médias-mensonges qui reprennent les discours convenus – conformisme aux normes oblige (Durkheim). Je ne puis en rappeler que quelques exemples saillants : (1) détournement de plus de 100 milliards de F CFA alloués à la restauration de l’Université de Cocody (renommée Félix Houphouët-Boigny) en mai 2013, (2) détournement de 36 milliards de F CFA au Fonds d’entretien routier (FER), (3) plus de 460 milliards de F CFA décaissés sans délivrance de cartes nationales d’identité à SNEDI/ONECI, (4) la mauvaise gestion entraînant une perte de 1 000 milliards de F CFA à la GESTOCI en 2019, (5) détournement de plus 400 milliards de F CFA à la Direction générale des impôts (DGI), (6) détournement de plus de 500 milliards de F CFA au Fonds de stabilisation du cacao, (7) détournement de plus 412 milliards de F CFA au Programme présidentiel d’urgence (PPU), une affaire qui a conduit à l’arrêt d’un programme de la Banque mondiale en Côte d’Ivoire, (8) détournement de 62 milliards de F CFA destinés à l’indemnisation des victimes des déchets toxiques, (9) détournement de plus de 20 milliards de F CFA pour la construction du Stade d’Ebimpé, (10) détournement de 20 milliards de F CFA au guichet unique de l’automobile, (11) détournement de 1,6 milliard de F CFA au Fonds de développement de la formation professionnelle (FDFP) (voir Cour des comptes, cabinet de conseil Deloitte, Lettre du Continent No 795, lemonde.fr, Rfi, Africaintelligence.fr, Abidjan.net, Koaci.com, Griot d’Abidjan, Afrique-sur7.fr, eburnienews.net, Infodrome.com, lesjusticiersdu net, Enquête Média.info). Des chiffres qui donnent le tournis, mais aussi, des chiffres qui créent des oligarchies spontanées, prêtes à s’accrocher au pouvoir à tout prix, à n’importe quel prix.

Et je ne mentionnerai même pas les autres détournements de fonds et dysfonctionnements majeurs signalés à la Fondation PETROCI et à la GESTOCI, à la SODEXAM, à l’ARTCI, à l’AGEF, à la SIR, à la SOTRA, à la CNCE, à la SICOGI, à la CAN (2015 et 2024) et les nombreux scandales de trafic de drogue de plusieurs milliards de F CFA impliquant des hauts-gradés de la gendarmerie et des personnalités politiques, ou encore, la vente des actes de naissance, de jugements supplétifs, de passeports ou de cartes d’identité nationale. Je ne mentionnerai pas non plus les récentes affaires d’accaparement de terrains dans le foncier urbain et rural qui ne sont pas seulement le fait de faussaires, mais de faussaires accompagnés dans leur sale besogne par des fonctionnaires véreux du Ministère de la Construction et de l’Urbanisme. Le pays tout entier est mis sous coupe réglée, et le pillage continue sans relâche, en toute impunité. Ils sont devenus encore plus intrépides, et c’est « à qui mieux mieux ».

Certaines de ces affaires, rendues publiques après conseils des ministres, et pour lesquelles le gouvernement aurait diligenté des enquêtes, sont restées sans suite. Contre toute attente, la plupart des auteurs de ces crimes économiques ont été recyclés dans d’autres secteurs d’activités publiques où ils continuent de se remplir les poches, montrant à l’évidence leur mépris total pour l’éducation de nos enfants et nos petits-enfants, pour la santé physique et mentale de nos parents, et pour le bien-être économique et moral de tous les Ivoiriens. Voilà l’état de déliquescence de la gouvernance actuelle, de notre économie, de notre nation. Houphouët-Boigny avait eu tort de tolérer ces fossoyeurs de la République quand il disait avec désinvolture qu’ils n’étaient que des « grilleurs d’arachides ». Il doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe.

Car combien d’écoles, combien d’infrastructures hospitalières fonctionnelles et combien d’usines de transformation auraient pu être ouvertes dans l’arrière-pays pour éduquer nos enfants, soigner nos parents et valoriser leurs productions d’anacarde, de café, de cacao, d’hévéa, de palmier à huile, ou encore de riz, dont nous avons importé 1,6 million de tonnes de l’Inde, du Vietnam, du Pakistan et de Thaïlande en 2024 pour un total de 610 milliards de F CFA ? Combien de béton et d’asphalte ont été versés dans les villes et villages de l’intérieur pour le confort de nos paysans ? Combien de ponts et de routes ont été construits là où les populations en ont le plus besoin ?

Serait-ce pourquoi, au lieu de faire valoir leur narratif de grands économistes et de grands bâtisseurs qui se sont endettés pour investir dans le béton et l’asphalte, ils choisissent de recourir à l’exclusion et au braquage électoral avec une liste électorale provisoire qui ne présage que de tripatouillages ? Serait-ce ce qui explique cette fuite en avant de nos gouvernants ? Sinon, comment expliquer cette obstination à ériger l’insincérité, la fourberie et la tricherie en modes de gouvernance ? Pourquoi se complaire dans la médiocrité ? « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » (Le Cid – Pierre Corneille). Les médias-mensonges d’ici et d’ailleurs peuvent rester silencieux sur tout ce qui fâche, mais la mayonnaise ne prend plus. Ce silence coupable ne nous empêchera nullement de reconquérir nos droits à la santé, nos droits à l’éducation, nos droits au travail, nos droits à la justice sociale, nos droits à la justice tout court, et d’amorcer l’alternance politique pacifique qui renforcera la République.

L’élection présidentielle approche à grands pas, et j’espère du fond du cœur que, comme moi, tous les Ivoiriens pourront enfin glisser fièrement leur bulletin de vote dans l’urne, pour que le meilleur gagne, pourvu que toutes les conditions soient réunies pour un scrutin juste, transparent, inclusif et apaisé. Ce qui est certain, c’est qu’un peuple n’est jamais impotent et finit toujours par ramener l’alternance politique au cœur de la gouvernance d’Etat, parce que l’alternance politique participe de la bonne gouvernance.

Paulin G. DJITE, PhD., NAATI III, AIIC

Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques

Envie d’accéder aux contenus réservés aux abonnés ?

More
articles

×
×

Panier