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COTE D'IVOIRE : Gardons-nous de jeter le bébé avec l'eau du bain

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dim 04/07/2021 - 16:17
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Il y a quelques jours, un compatriote m’a appelé de Douala, la capitale économique du Cameroun. Ce pays et la Côte d’Ivoire étaient au centre de notre conversation, ce que l’on peut aisément comprendre au regard du soutien franc et massif apporté par les Camerounais aux Ivoiriens sitôt après que Laurent Gbagbo et son épouse furent bombardés avec parents, collaborateurs et amis dans la résidence présidentielle par les forces françaises.

Au cas où certaines personnes ne le sauraient pas, je voudrais rappeler que le Cameroun fut, lui aussi, bombardé mais au napalm et que les responsables de l’Union des populations du Cameroun (UPC), qui militaient pour une indépendance immédiate et réelle, furent assassinés et humiliés par la même France entre 1956 et 1958 (cf. Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, ‘La guerre du Cameroun’, Paris, La Découverte, 2016). Des crimes contre l’humanité aussi inexcusables que les massacres de Sétif et Guelma (Algérie) en 1945, aussi impardonnables que les tueries de l’hôtel Ivoire (2004), de Guitrozon, Nahibly, Duékoué, Adébem et Anonkoua Kouté (2010-2011). Il convient d’avoir cela à l’esprit pour comprendre pourquoi le Cameroun est le pays d’Afrique subsaharienne, qui se sentit le plus proche des Ivoiriens pendant leur traversée du désert.

Nelson Winnie Mandela signent la victoire sur l'apartheidMain dans la main, Winnie et Nelson Mandela signent la victoire sur l'apartheid. Très beau à voir.

Le compatriote me disait que les Camerounais étaient très déçus de Laurent et très remontés contre lui, non à cause de son désir de se séparer de Simone, mais, parce qu’il avait raté un important rendez-vous avec l’Histoire, le 17 juin 2021. Ces Camerounais souhaitaient voir, ce jour-là, Laurent et Simone célébrer, ensemble, leur victoire sur l’impérialisme français et ses agents locaux. Ils souhaitaient les voir, la main dans la main, et entourés de leurs enfants. Ils souhaitaient les voir unis comme Winnie et Nelson Mandela l’étaient le 11 février 1990 après que le héros du combat contre l’apartheid eut quitté la prison de Victor Verster. Ils souhaitaient qu’ils tiennent à la Côte d’Ivoire et à l’Afrique combattantes le discours suivant : “L’ennemi, qui s’est toujours acoquiné avec les larbins et pantins, a tenté de nous liquider. Il nous a humiliés et brutalisés en mondovision. Il nous a ensuite jetés en prison mais Dieu a permis que nous revenions de cet enfer, parce que la cause que nous défendions était juste, parce qu’Il n’abandonne pas ceux qui se battent pour la justice et la liberté, parce que lutter pour que les Africains soient maîtres de leur destin et de leurs richesses n’est pas un crime. Vous avez prié et pleuré pour nous. Certains d’entre vous ont tout perdu à cause de nous. D’autres ne sont plus de ce monde à cause de nous. Vivants, libres et debout, nous sommes devant vous, aujourd’hui, pour fêter avec vous cette victoire sur l’impérialisme, victoire à laquelle chacun de vous a contribué. Nous sommes devant vous pour vous remercier pour votre soutien, pour les sacrifices que chacun a consentis, pour les souffrances endurées. Avec vous, nous voulons continuer le combat pour une Afrique libre et souveraine. Ensemble, nous voulons trouver les moyens et stratégies, qui nous permettront de venir à bout de la Françafrique.”

Les supporteurs de Laurent et Simone croient dur comme fer qu’un tel discours aurait redonné espoir et confiance à tous les Africains, qui ne tolèrent pas que l’Afrique dite francophone soit dans une situation peu reluisante malgré ses nombreuses ressources humaines, minières et énergétiques, que ce discours leur aurait fait du bien et qu’il les aurait galvanisés pour la suite de la lutte.

Le rêve devient réalité : Gbagbo est investi président.Le rêve devient réalité : Simone et Laurent sont au palais.

Ils n’ont pas aimé, les aficionados camerounais de Laurent et Simone, la médiatisation de la demande de divorce, ni la célérité avec laquelle cette demande fut introduite. Pour eux, Laurent pouvait prendre son temps comme Nelson? qui rompit avec Winnie deux ans après sa libération. Pour eux, il n’est pas question de s’opposer au divorce car on ne peut obliger un homme à rester avec une femme pour qui il ne ressent plus rien mais d’appeler l’un et l’autre à continuer à militer pour la même cause. Ce qu’ils déplorent, c’est l’inélégance de Laurent, une inélégance que Laurent lui-même avait reprochée à Ouattara. Ce qu’ils redoutent, c’est l’implosion du Front populaire ivoirien (FPI) car Simone a du monde derrière elle et nul ne sait quelle pourrait être la réaction de ses partisans si elle venait à être davantage humiliée. Certains ont beau dire qu’elle est trop dure, qu’elle en fait à sa tête ou que c’est elle qui a mis son mari dans les problèmes, il est difficile de croire que la seconde vice-présidente du parti n’a pas joué un grand rôle dans le basculement du Sud-Est du pays au FPI en 2000 et 2010. Ce que préconisent nos amis camerounais, c’est que Laurent s’entoure de personnes sages et qu’il ne prenne aucune initiative à l’avenir sans avoir consulté ces personnes.

Si les frères camerounais estiment que Laurent est allé trop vite en besogne et qu’il aurait dû y mettre la manière, ils s’abstiennent toutefois de déverser sur lui un tombereau d’injures. Et c’est une des choses qui les distinguent de certains Ivoiriens, qui ne se privent pas de donner des noms d’oiseaux à celui dont ils ont embrassé le combat et pour qui ils se sont mobilisés et sacrifiés entre 2011 et 2021. Ces personnes, qui hier, battaient le pavé ici ou là parce qu'ils trouvaient injuste que soit déporté et emprisonné un homme qui avait repris le combat des Um Nyobè, Félix Moumié, Modibo Keïta, Patrice Lumumba, Sékou Touré, Kwame Nkrumah, Sylvanus Olympio, Amilcar Cabral, Agostino Neto, Thomas Sankara et autres, ne tolèrent pas qu’il traite injustement une femme, qui depuis plusieurs décennies, mène avec lui, le combat pour une Afrique libre, respectée et souveraine. L’inélégance de Laurent et la rapidité avec laquelle il demanda le divorce les mettent en colère. Mais, cette légitime colère ne pouvait-elle pas s’exprimer autrement que par des injures ? Ma position est celle-ci : il est possible de s’indigner sans verser dans les invectives, on peut désapprouver tel geste ou tel discours de Laurent sans nier tout ce qu’il a fait et enduré pour la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devrions donc adhérer à l’expression “il faut savoir raison garder” qui aurait été forgée par le philosophe grec, Aristote, pour ne pas faire le jeu de l'ennemi sonné par l'aquittement du 31 mars 2021 et prêt à utiliser nos contradictions internes pour rebondir.

Il n’y a pas pire attitude à l’égard d’un chef que de vouloir justifier tout ce qu’il dit et fait. Ce n’est ni l’aimer ni lui rendre service que de fermer les yeux sur ses faiblesses et maladresses. Pour moi, Laurent s’est lourdement trompé en nous offrant un spectacle pitoyable le 17 juin, en parlant de divorce 4 jours après son retour en Côte d’Ivoire et en mettant l’affaire sur la place publique. Autrement dit, ce qui lui est reproché, ce n’est pas sa volonté de quitter Simone mais, la manière dont il a fait les choses. Simone a pu commettre, elle aussi, des fautes. Certaines personnes fustigent son autoritarisme, son entêtement et sa tendance à mélanger religion et politique.

Simone Gbagbo a su poursuivre le combat en l'absence de LaurentAvec le camarade Assoa Adou et l'allié Maurice Kakou Guikahué, Simone a su poursuivre le combat jusqu'au retour de Laurent. Bravo à elle !

Si les deux méritent, pour cela, d’être convoqués sous l'arbre à palabre, convoquons-les et tapons sur eux le cas échéant, mais, de grâce, ne les brûlons pas, ne les jetons pas si vite dans la poubelle car rien ne prouve pour le moment qu’ils ont trahi la lutte ou qu'ils sont fatigués de combattre. La cible de cette lutte, ce n'est ni Simone ni Laurent mais, la France qui a échoué à soumettre ces deux grands combattants et qui a profité de leur emprisonnement pour saigner et défigurer la Côte d’Ivoire. Jamais un peuple n’a suivi un leader parfait. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est la vision du leader et comment ce dernier compte atteindre l’objectif qu’il s’est assigné.

Beaucoup espèrent que l’irréparable ne se produira pas. Si le divorce devait intervenir malgré les tentatives de conciliation, je souhaiterais que Laurent et Simone continuent de militer dans le parti qu’ils ont créé avec Emile Boga Doudou, Pascal Dago Kokora et Sangaré Abou Drahamane. Ils suivraient, ainsi, l’exemple de François Hollande et Ségolène Royal, de Nelson et Winnie Mandela qui, quoique ne vivant plus sous le même toit, ne partirent jamais du PS ou de l’ANC. Laurent et Simone ont encore des choses et de belles choses à donner à l’Afrique, à leur pays et à leur parti. Quel rôle peuvent et doivent-ils jouer désormais ? Seuls Laurent, Simone et un FPI réconcilié peuvent le dire.

Jean-Claude DJEREKE

est professeur de littérature à l'Université de Temple (Etats-Unis).

 

 

 

 

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