AFRIQUE : Une influence française qui ne tient plus qu'à un fil

Les pays du champ vont-ils finir par s'émanciper de l'ancienne métropole alors que l'économie de cette dernière n'est pas reluisante ? Augmentation des déficits réprimandés par Bruxelles, maintien du chômage à un niveau anormalement élevé, dislocation du tissu social creusé par des injustices causées par des politiques menées, etc. Bref, la France bien que considérée comme un grand pays, n'est plus à l'abri d'une implosion sociale généralisée depuis l'épopée des « Gilets Jaunes » et des grèves à répétition contre la réforme des retraites.

Pendant les « Trente Glorieuses » (1946 - 1975), la France avait vécu dans l'opulence, l'insouciance, sans se préoccuper de ce que demain sera fait. Dans les années qui ont suivi les deux chocs pétroliers du début des années 80, son éternelle rivale, l'Allemagne, contrairement à elle, avait entrepris de faire de très longues et difficiles réformes qui lui permettent, aujourd'hui, de maintenir la tête hors de l'eau. Les pays du champ qui permettaient, hier, à la France, d'équilibrer tant bien que mal ses comptes, pendant et après les « Trente Glorieuses » le peuvent moins, aujourd'hui. D'autant plus que de nos jours, un chef d'Etat du champ peut, facilement, contredire (à haute voix) le président français, sans risque de perdre son pouvoir. Dans les années 60 et même après, ce n'était pas le cas : la France réglait son compte à ce dirigeant récalcitrant en un temps trois mouvements, en organisant une révolution de palais pour le débarquer de son fauteuil.

En ce début de 2020, l'influence de la France en Afrique, n'est plus que l'ombre d'elle-même, même si elle continue de s'exercer dans deux domaines spécifiques : l'armée et la monnaie. Mais pour combien de temps encore ?

Avec des bases militaires implantées à Djibouti, en Côte d'Ivoire, au Sénégal, au Gabon et au Tchad, notamment, la France, c'est vrai, impose un respect certain. Surtout, par ces temps de terrorisme ambiant. Mais, qu'en sera-t-il de cette influence quand les pays du champ concernés arriveront, dans un avenir pas très lointain, à bâtir leurs propres forces armées pour juguler les menaces terroristes chez eux ? Pour y parvenir, ils doivent juste avoir la volonté politique et mettre les moyens qu'il faut. Il faut, par exemple, relever qu'autant la présence militaire française est nécessaire au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) pour combattre les différents groupes terroristes, autant celle-ci n'a jamais été sollicitée pour combattre Boko Haram dans le pourtour du Lac Tchad et dans le Nord du Nigeria. Et pour cause, le Nigeria, le Cameroun, le Tchad et, du reste, le Niger, ont ce qu'il faut en termes de moyens financiers et militaires pour ne pas se faire déborder par Boko Haram. Voilà pourquoi je peux affirmer que le jour où le Mali et le Burkina Faso arriveront à maîtriser l'équation djihadiste par des moyens militaires propres, c'en sera fini de l'influence militaire française au Sahel. Favorisée par le réveil des peuples, cette période n'est plus très lointaine. Ce sont ces peuples qui dénoncent, de nos jours, ce qu'ils considèrent comme le « double-jeu » de la Force française Barkhane dans le Sahel où elle dit servir les intérêts des pays qui l'ont invitée tout en se montrant conciliant et arrangeant avec les ennemis à abattre. Cette dénonciation vient, d'ailleurs, d'entraîner le changement de stratégie militaire de la France au Sahel, tandis que la Russie continue de rester en embuscade et que la Turquie pointe, déjà, son nez à l'horizon.

Le même phénomène transparaît dans la monnaie, le fameux F CFA (Franc des Colonies françaises en Afrique). Ce ne sont pas les dirigeants africains qui ont obtenu son remplacement en Afrique de l'Ouest, même si certains d'entre eux (Roch Marc Christian Kaboré du Burkina Faso, et Mahamadou Issoufou du Niger, en l'occurrence) le faisaient savoir quand ils en avaient l'occasion. Ce sont les peuples africains, qui ont forcé la France à accepter ce changement de cap. Cette pression a conduit à la création de la monnaie Eco au sein de la CEDEAO courant 2020. Mais, ne sachant plus sur quel pied soutenir son influence chancelante, le président, Emmanuel Macron, a multiplié les faux pas, dont celui, en décembre, à Abidjan, à côté de son homologue, Alassane Ouattara, avec qui il a cherché à court-circuiter l'Eco de la CEDEAO en annonçant illico presto la mise en place d'un autre Eco au sein de l'UEMOA dont les caractéristiques de fonctionnement (en dehors de la suppression du compte d'opération et du retrait des Français des conseils d'administration des instances de gestion de cette monnaie) ressemblent comme deux gouttes d'eau à celles du F CFA tant dénoncées ces derniers temps. Ce tour de passe passe franco-ivoirien a été jugé inacceptable au sein de la CEDEAO. Conséquence, un Sommet des chefs d'Etat de cette organisation est d'ores et déjà annoncé, dans les prochaines semaines, pour rejeter l'initiative des présidents français et ivoirien. Or que vaudra, encore, la France en termes d'influence une fois le cordon ombilical en matière monétaire coupé avec les pays de l'UEMOA et plus tard de la CEMAC ?

Dans cinq ans, environ, on ne sera pas contredit de comparer la France à des puissances moyennes comme la Turquie ou l'Italie, même si elle reste membre permanent du Conseil de sécurité. Quant à la Chine et à la Russie, elles ne se feront pas prier pour accroître leurs parts de marché en Afrique où tout est à construire. Le recul de la France commencé depuis une trentaine d'années, aura, déjà, signé la perte de son influence sur ce continent, qui avait fait d'elle une puissance mondiale.

A moins d'être contredit, voilà pourquoi je pense que l'influence française, aujourd'hui, dans les pays du champ, ne tient plus qu'à un fil, l'armée et la monnaie (F CFA) étant en train de rompre.

N.B : Editorial du numéro 485 d'Afrique Education en vente chez les marchands de journaux dès vendredi 31 janvier.

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