Aller au contenu principal

AFRIQUE DU SUD : Hommage à Steve Biko 44 après sa mort 

Image
Partager
Categorie
lun 13/09/2021 - 12:02
Body

Pour les gens qui entrent dans l’histoire, leur date de décès supplée celle de leur naissance car, pour eux, la mort n’est pas la fin de la vie mais le début d’une immortalité. Autrement dit, il y a des morts qui sont  aussi importantes que la vie qui les précède en raison de leur nature. Cette affirmation est valable  pour une catégorie de gens, très limitée d’ailleurs, comme les héros de nation, en raison du sens particulier qu’ils attribuent à leur existence et qui détermine conséquemment la signification de leur mort.  Tel est le cas de Bantu Stephen Biko alias steve Biko, le jeune héros sud-africain, figure emblématique de la résistance antiapartheid, que sa courte vie de trente (30) ans a prédestiné à l’immortalité. Il aurait eu soixante-quinze ans cette année mais, il est mort, il y a quarante-quatre ans dans les bras de ses bourreaux, les geôliers de l’apartheid sous la torture desquels il a succombé officiellement le 12 septembre 1977.

Plus d’une raison justifie un vibrant hommage à la mémoire de ce digne fils de la nation « azanienne » (de l’Azanie, nom patriotique de l’Afrique du Sud) qui a vu le jour un 18 décembre 1946 à Ginsberg, une localité pour Noirs à la périphérie de la petite ville de King Williams, non loin de East London dans la province de l’Est du Cap. Né dans une famille modeste au milieu de deux frères et deux sœurs, d’un père policier, Mzingaye Mathew Biko et d’Alice Mamcete, sa mère, Steve allait suivre un destin superstitieusement tracé par la combinaison de ses deux prénoms. Dans les traditions africaines bantoues, les noms revêtent une signification et, à la naissance, les enfants sont nommés en connaissance de cause. Aussi, dans certains cas, la connotation péjorative ou positive du nom peut influencer sur le destin de l’individu et accomplir en lui sa signification.

Ce fut le cas pour Biko dont les deux prénoms définirent le sens même de son existence. En réalité, la vie de Biko fut un pertinent accomplissement de son premier prénom, Bantu (les hommes), diminutif de Bantubonke (tous les hommes ou l’humanité), qui s’est avéré être le mobile de sa vocation pour la politique, cet art de s’occuper bénévolement des gens ou de gérer la société de manière désintéressée. Dans le contexte de l’apartheid, servir la communauté sous-entend s’engager à défendre la cause des opprimés au péril de sa vie. Et Biko fit ce choix délicat de compromettre sa vie et de la perdre finalement tout comme Stephen (Etienne en français), le personnage biblique, l’apôtre de Jésus-Christ mort en martyr au nom de l’évangile, souffrant le supplice de la lapidation. Stephen, alias Steve, a connu une mort cruelle ; il a succombé à la torture de la police de l’apartheid depuis les geôles de Port Elisabeth où il était détenu jusqu’à celles de Pretoria où il est censé être décédé officiellement même s’il aurait rendu l’âme pendant le trajet tant son état de santé, visiblement dégradé après force torture, le prédisposait à supporter un transfert par véhicule sur mille kilomètres de route. Toutefois, son sort étant scellé d’avance pour avoir perturbé l’ordre public établi pour la sécurité durable des intérêts du capital minier, ses bourreaux n’avaient aucun intérêt à ménager le criminel politique à leur disposition. La mort absolue était sa sanction sans procès.

Steve Biko est né et a grandi dans cette région maritime sud-est du Cap, en pays Xhosa, l’une des neuf communautés linguistiques et culturelles noires d’Afrique du Sud, bastion historique de la résistance à la pénétration coloniale et à l’oppression subséquente. Il a suivi les traces de ses ancêtres et de ses aînés. Ses ancêtres, patriotiquement parlant, ont été à l’avant-garde de la résistance à la pénétration européenne dans l’extrémité sud du continent. Peuple héroïque, organisé en entités coutumières autonomes anthropologiquement désignées sous le vocable de clan ou de tribu, constituant ipso facto pour les hommes des régiments de défense militaire contre tout ennemi, les Xhosas ont opposé une farouche résistance à la conquête de leur territoire par les Hollandais, l’une des neuf communautés linguistiques et culturelles noires d’Afrique du Sud Cap et les Britanniques dans le cadre d’une série de batailles intermittentes étalées sur cent ans appelées Guerre des frontières. C’est la version africaine de la guerre des cent ans. Ces ainés de la région et de la nation toute entière, dont John Dube, Pexley kaSeme, Sol Plaatjie, Albert Luthuli, Walter Sisulu, Govan Mbeki, Robert Sobukwe et Nelson Mandela, engagés avant lui, sous l’étendard de l’ANC, dans une lutte acharnée contre le gouvernement de Pretoria pour l’abolition de l’apartheid avec son corolaire de discriminations ont posé pour lui les jalons du chemin de la liberté du peuple opprimé et de la démocratie au suffrage universel. Le chemin emprunté par eux s’est avéré être une impasse qui les a fourvoyés dans la prison de Robben Island ; à lui revenait la charge de déplacer ces jalons et de se tracer une autre voie menant à la destination liberté, justice et démocratie.

Steve Biko accepta volontiers la mission confiée par ses ainés. Il succéda à leur héritage et se substitua à leur leadership. Il poursuivit fidèlement les objectifs politiques fixés par les ainés mais par des voies et moyens personnels qui avaient prouvé leur efficacité, voire, leur efficience car il finit par les atteindre en un temps record. Pour ce faire, Steve Biko mit en place un plan inédit appliqué suivant une démarche dont la logique et le résultat faisait penser à l’œuvre d’un expert issu de grands instituts d’études stratégiques et de sécurité. A titre de stratégie, il adopta une trilogie de moyens qui prit le contrepied de celles de ses ainés : une idéologie, un cadre institutionnel et un public.

Ainsi forgea-t-il une idéologie, la « Black Consciousness » ou « la conscience noire » qu’il définît comme « une attitude et une manière de vivre ; …l'appel le plus positif qui ait émané du monde noir depuis longtemps ». En d’autres termes et substantiellement, la conscience noire est la redécouverte par l’Africain de son identité authentique d’être humain intégral, intellectuellement apte, psychologiquement affranchi de tout complexe d’infériorité et donc socialement capable de défendre son statut d’homme libre contre son oppresseur. Aux partis traditionnels des ainés, l’ANC et le Panafrican Congress (PAC), bannis, Biko substitua un cadre institutionnel à la fois souple, adaptable à l’évolution de son statut propre et des intérêts des masses. Ainsi, étudiant, il quitta la multiraciale Union national des étudiants sud-africains (NUSAS) pour contradictions doctrinales et créa l’Organisation des étudiants sud-africains (SASO) afin de défendre adéquatement les intérêts spécifiques des étudiants non-blancs. Après ses études, il créa la Black People’s Convention, une formation pour adultes avec pour vocation de vulgariser la doctrine de la conscience noire en milieux socioprofessionnels. Comme public, Biko cibla la jeunesse universitaire et scolaire, ces activistes à conscience vierge doctrinalement réceptive et dont la discipline, le dynamisme et l’engagement croissant avec l’âge créent une synergie capable d’ébranler le socle du système de l’apartheid. Progressivement, cette stratégie eut pour aboutissement inéluctable l’insurrection de la jeunesse le 16 juin 1976 à Soweto et à son expansion à l’ensemble des étudiants puis à toutes les couches socioprofessionnelles du pays.

La tombe de Steve Biko.Ici reposent les restes du révolutionnaire Steve Biko assassiné par les tenants de l'apartheid sud-africain.

Biko accomplit parfaitement sa mission. Il réussit là où ses ainés échouèrent momentanément. Après la trêve subséquente à l’emprisonnement des ténors de l’ANC et du PAC, Biko relança avec des activistes affranchis et de nouvelles stratégies la lutte antiapartheid. Il la sortit de l’impasse dans laquelle l’avait fourvoyée ses ainés des suites d’erreurs de choix stratégiques pour la remettre dans une voie nouvelle inspirée par son génie et suivie par tout le peuple en quête de liberté. Comme un acteur de théâtre assigné à jouer un rôle limité dans la durée de la pièce, Biko joua dans le démantèlement de l’apartheid son rôle déterminant et stratégique assigné par le destin : déverrouiller le mécanisme du broyeur de l’apartheid pour le redémarrer. Il rendit à ses ainés en prison et au peuple assujetti la liberté manquante comme préalable à la continuation du combat pour le rétablissement de la justice sociale et l’instauration de la démocratie universelle. Sa mission accomplie, le pouvoir qui avait perçu sa dangerosité procéda à son élimination physique, le privant par anticipation de la jouissance des délices de la liberté et des avantages de la démocratie pour lesquelles il avait combattu sa courte vie durant. Tout compte fait, quelle reconnaissance lui a réservé le peuple dans une Afrique du Sud postapartheid qu’il a libérée au prix de son sang ?

Sombrant tantôt dans les oubliettes de la mémoire collective, son nom mérite une évocation récurrente à des occasions comme l’anniversaire de sa mort pour réparer cette espèce de discrimination feutrée dont il est inconsciemment victime de la part du public. Héros parmi les héros, Steve Biko parait injustement relégué au second rang des icônes de la libération derrière les ténors de l’ANC dont Nelson Mandela qui semblent lui avoir volé la vedette. Si l’intention de cet hommage n’est pas de daigner disputer à Nelson Mandela et ses compagnons la place et les honneurs dus à leur rang – ce qui serait aussi blasphématoire qu’un crime de lèse-majesté impardonnable aux yeux de l’opinion mondiale – le plaidoyer consiste plutôt dans la revendication d’une meilleure reconnaissance de cette figure historique dont l’héroïsme a été éminemment déterminant dans la déchéance de l’apartheid. Il conviendrait de rendre à Biko plus d’honneur qu’il n’en jouit aujourd’hui ou de lui donner une visibilité proportionnelle à sa contribution historique dans la libération du peuple opprimé d’Afrique du Sud par le régime de l’apartheid.

Deux grandes villes de l’Afrique du Sud postapartheid ont déjà rendu méritoirement un hommage ostensible à Steve Biko à travers la débaptisation de son grand hôpital universitaire pour Prétoria, son lieu de décès et l’érection d’une statue à son effigie devant la mairie pour East London, la métropole de sa patrie. L’inauguration de la statue par Nelson Mandela en présence de militants antiapartheid étrangers dont le chanteur de rock anglais, Peter Gabriel, qui lui a dédicacé une chanson titrée de son nom, Biko, est une grande marque de reconnaissance nationale et internationale de l’œuvre du héros et un réconfort pour les habitants de la région demeurée orpheline de son jeune patriote bien aimé. Par contre, de grandes métropoles comme Cape Town, Durban et Johannesburg, n’ont pas encore participé adéquatement de cette œuvre de réhabilitation de ce héros hors pair. La réticence de ces villes à cet effet conforte le sentiment de frustration des adeptes et sympathisants de Biko qui reprochent à l’ANC une gratitude trop peu ostensible pour ce militant intrépide qui a hypothéqué sa vie contre le salut de la nation. Quelques réalisations supplémentaires de la part des grandes villes et d’autres entités publiques ne sauraient que réhabiliter à sa juste valeur l’héroïsme de Biko et le reloger ainsi à un emplacement plus honorable dans le panthéon mémoriel des grands hommes de la nation.

Sosthène NKEMI LUNGUERI

 

 

Partager

Politique

Quand on lit  ‘L’homme révolté’, on s’aperçoit tout de suite que, pour Albert Camus, la révolte est toujours motivée par le sentiment d’une injustice, faite non seulement à soi-même, mais à tout ho