Biram Dah Abeid : Le combat contre l'esclavage et le racisme continue en Mauritanie

Afrique Education : vous avez été arrêté, il y a deux ans, à Rosso, á cause d'une caravane qui dénonçait l'esclavage foncier dont les autorités ne reconnaissent pas l'existence. Pourquoi n'avez-vous pas engagé une action en justice ?

Biram Dah Abeid : Nous, à IRA, avons, toujours, confirmé, aux autorités et à la société, dans son ensemble, que l'esclavage foncier existe bien, en Mauritanie, et qu'il résulte de l'exclusion et la discrimination contre certains groupes.
Les terres rurales et agricoles que possèdent les Haratines depuis des générations sont enregistrées au nom de leurs maîtres, actuels ou anciens. Et, pourtant, ces descendants d'esclaves les habitent et les cultivent, mais, ne peuvent en disposer. Donc, ils restent susceptibles de s'en faire expulser.
Cette situation a été répandue, depuis longtemps, et, l'avènement de l'Etat moderne, après des siècles de Seyba (anarchie), n'y a rien changé ; cependant, la situation s'est aggravée pendant le règne du général-président, Ould Abdel Aziz,  du fait de la prise de conscience parmi les masses depuis toujours exploitées, marginalisées. Aujourd'hui, des villages entiers de Haratines vivent de la récolte de milliers d'hectares de terre, propriété d'un individu ou d'une famille, vivant à Nouakchott, Nouadhibou, en Arabie saoudite ou au Qatar ; le seul lien, d'un tel propriétaire, à la terre, résulte d'une transmission coutumière, sur la base de liens esclavagistes et du partage tribal du sol.
Ainsi, se résume la problématique du foncier rural en Mauritanie. Quant aux centres urbains, la situation s'y présente avec davantage de limpidité dans sa violence matérielle et symbolique : les Haratine, locataires ou squatteurs de baraques, dans des bidonvilles insalubres, loin des centres administratifs et des zones viabilisées, y mènent une existence de parias. A IRA, nous avons assisté les opprimés dans 215 cas de litiges devant les tribunaux : Tagant, Assaba, Guidimagha, Gorgol, Brakna, et Trarza. Toutes les parcelles contentieuses étaient exploitées par d'anciens esclaves, mais, leurs maîtres ont gagné les procès, sans aucune exception, même, anecdotique. Alors, l'on se demande s'il est logique que tous les Maures aient, toujours, raison et les Haratines, autant, tort. Quelle est la rationalité d'un tel mécanisme ? Vous la connaissez autant que moi : il ne s'agit, ni plus ni moins, que d'un énième avatar de l'hégémonie raciale, dont la domination en cours de révision, constitue le socle, le fondement.

Afrique Education : Que s'est-il passé pour que vous soyez impliqué dans les affrontements du Ksar ?

Biram Dah Abeid : L'affaire du « Adabaye Bouamatou » concerne un lieu habité par des familles de Haratines, depuis plus de 20 ans ; elles sollicitaient l'octroi définitif des lots de terrains, ici ou ailleurs, à l'instar de bien d'autres citoyens. Pendant que les usagers attendaient leur tour, voici que l'Etat décide de les faire déguerpir, pour satisfaire une personne, en particulier, et, sans leur offrir une alternative. Au motif de nettoyer la ville avant le Sommet arabe, l'autorité publique sévit, alors, contre un segment ethnique, maillon faible dans la chaîne de l'oppression. Notez bien qu'en théorie, nous sommes, tous, musulmans et arabes, donc, selon l'entendement du système de domination qui ne manque pas d'ironie, nous devrions nous suffire de cette identité - au nom de laquelle nous avons toujours été exclus - et continuer à en accepter toutes les injustices.
Evidemment, dans cet islamo-arabisme de prétexte, la dose de compassion se réduit comme peau de chagrin ; la police, lourdement, armée et sans pitié, a tenté de déporter ces gens, qui se sont battus avec les assaillants, malgré la réputation de brutalité et de torture des forces de l'ordre, dans notre pays.
Rappelez-vous comment l'Etat post-esclavagiste fabriqua l'affaire de 2010, lorsque nous soulevions la question de Mint Bakar Vall, auteur d'actes d'esclavage sur deux mineures : la police nous a torturés, affirmant que nous l'avions violentée. Mais, la justice finira par démentir et mis la femme que nous avons dénoncée en accusation, avant que le gouvernement, lui-même, se contredise, une semaine, plus tard, et revienne sur ses mensonges.
Vous vous souviendrez, aussi, lorsque nous avons brûlé les livres esclavagistes, le gouvernement et les renseignements généraux  mobilisèrent la presse et la rue contre nous, pour attiser la haine et le racisme contre les Haratines, exigeant excommunication (Takfir) et peine capitale à leur encontre. Et puis, le gouvernement fit marche arrière et les magistrats nous relaxèrent de toute poursuite.
La fabrique du mensonge ne s'est pas interrompue à ce stade, car le gouvernement a prétendu que nous avons frappé la gendarmerie et la police à Rosso. L'on nous a condamnés à 2 ans de prison ferme. Mais, l'audience de la Cour suprême, le 17 mai dernier, a révoqué ces allégations, pour nous libérer de toute charge.
De nouveau, le choix du bouc-émissaire est, encore, retombé sur l'IRA, comme pour faire oublier, du moins, ternir ses succès dans et hors du pays ; le porte-parole officiel du gouvernement et le gouverneur de Nouakchott Nord ont déclenché une campagne pour exciter la foule contre nous. Mais, leur tentative ne trouve écho qu'au sein de l'extrême droite, qui appelle à l'assassinat de Biram Dah Abeid. Le système négligeait la convergence, au sein de IRA et à sa proximité de lutte, entre les Haratines et progressistes négro-africains et Maures, qui reconnaissent la nécessité de la cohabitation dans la seule justice, pas en dehors.
Plusieurs partis politiques et organisations ont condamné cet acte de répression ; des organisations et des partis d'opposition semblent timides, d'autres ont peur de se démarquer de la ligne de l'extrême-droite pour des raisons de clientélisme ; tous ménagent le courant raciste parmi les partisans circonstanciels du général-président, Ould Abdel Aziz. Je n'ai pas besoin de souligner le danger, d'une telle situation, sur la stabilité de la Mauritanie.

Afrique Education : Mais où est le problème si l'Etat déporte des citoyens d'un lieu pour leur donner des terrains ailleurs ?

Biram Dah Abeid:  En réalité, les autorités souhaitaient chasser les résidents afin d'accorder l'usage du terrain à son propriétaire présumé. C'est, seulement, après le scandale d'une forte résistance de la population, qu'il a été annoncé le replacement vers d'autres parcelles. Il s'agit juste d'un mensonge bricolé, en urgence, de façon improvisée, sans fondement, comme l'accusation portée contre IRA. Sans doute, avez-vous suivi le jeu de farce diffusé par la télévision d'Etat où de prétendus habitants disent tout le bien du pouvoir et dénigrent l'IRA, lui imputant des actes de violence envers les policiers.
Le porte-parole officiel du gouvernement, ainsi que, le gouverneur de Nouakchott Ouest, ont identifié, par leurs noms, cinq personnes de IRA parmi les prétendus responsables des affrontements. Or, l'arrestation de ces personnes s'est passée, dans leurs maisons, et non, sur le lieu de l'incident. Certains d'entre eux ne connaissaient même pas le théâtre des heurts.
Plus de 40 personnes, toutes, résidents du quartier, sont, toujours, en garde à vue. Si nous supposons IRA meneuse du mouvement, pourquoi arrêter des dizaines d'habitants ? Ils sont détenus où exactement ?  Où est-ce que nos camarades de IRA purgent leur enlèvement ?
La pièce théâtrale sur la distribution de terrains aux déportés et leur exposition en train de chanter l'éloge de l'Etat, tout cela relève d'un montage trompeur. La réalité est qu'ils ont été déportés et expulsés, dans l'improvisation,vers un espace appartenant à d'autres citoyens, dans le quartier "Dubai". Ces derniers les ont été rejetés. In fine, l'Etat a été obligé de les ramener à une autre zone éloignée où les conditions élémentaires de vie décente manquent.
La réalité profonde est que IRA n'a pas peur des arrestations. Nous n'avons pas peur des racistes et des esclavagistes. Nous restons attachés à notre lutte pacifique et notre combat est contre un régime raciste, contre une police raciste, contre une presse raciste et des érudits racistes, alors, nous n'avons aucun problème avec les autres.
Nous savons que les Maures de l'extrême-droite prennent Ould Abdel Aziz  en otage pour lui dicter la conduite et le comportement propices à la sauvegarde des intérêts et privilèges acquis de  naissance.
Mais, nous tendons la main aux Maures démocrates et progressistes, et leur demandons de dire la vérité. Certains, rares, hélas, nous accompagnent, depuis le début ; d'autres hésitent, avancent, reculent, tergiversent.
Tout le monde doit être conscient que Biram Dah Abeid ne peut pas être séparé des Maures, ni des Noirs, et non plus, de la communauté internationale. En plus, il demeure attaché aux citoyens bienveillants, équitables et justes parmi les Haratines, les Maures et les Négro-Africains.
En conclusion, je dis aux militants emprisonnés : Patientez et méditez l'histoire des luttes de libération : votre destin est la victoire.

Les plus populaires