CARICATURES DE MAHOMET : La légendaire amitié franco-arabe (depuis de Gaulle) est-elle compromise ?

Manifestations, boycott, insultes… Vives réactions au Proche-Orient après les propos d'Emmanuel Macron. Des produits français ont été retirés des rayons de certaines enseignes au Qatar et des agences de voyage au Koweït ont suspendu des réservations de vols vers la France.

Ce n'est pas tout : des fromages retirés des rayons des magasins au Koweït, des photos d'Emmanuel Macron brûlées à Gaza, une condamnation d'une grande organisation de pays musulmans… Les expressions de colère contre la France et son président se sont multipliées, depuis vendredi, 23 octobre, au Proche-Orient.

A travers les symboles français, ce sont les récentes déclarations du président français au sujet de l'islam et du droit de caricaturer le prophète, Mahomet, qui sont visées, dans la foulée de l'assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste. "Nous ne renoncerons pas aux caricatures", avait déclaré mercredi le président Macron, dans son hommage à l'enseignant, pris pour cible après avoir montré en cours un dessin du prophète de l'islam publié par Charlie Hebdo.

Environ, 200 personnes se sont rassemblées, samedi, 24 octobre, devant la résidence de l'ambassadeur de France en Israël, située à Jaffa, près de Tel-Aviv. Certains portaient des banderoles pour dénoncer la défense par Emmanuel Macron du droit de caricaturer le prophète Mahomet, alors que toute représentation du prophète est interdite dans l'islam. 

"Il faut respecter Moïse chez les Juifs, il faut respecter Jésus-Christ, qui est notre prophète aussi, et il faut respecter le prophète Mohammed, que la paix soit sur lui", a ainsi déclaré à la foule un manifestant, Amin Bukhari. "Celui qui atteint son honneur, atteint tout un peuple." La manifestation s'est dispersée sans incidents.

Par ailleurs, à Khan Younès, dans l'enclave palestinienne de la bande de Gaza, une poignée de manifestants ont, selon des témoins, brûlé des photos d'Emmanuel Macron et appelé à la défense de Mahomet et de l'islam. Et à Naplouse, en Cisjordanie occupée, une photo de l'agence Reuters montre une banderole déployée sur une place, sur laquelle le président français est représenté avec un os dans la bouche, et cette légende : "Les nuages ne sont pas blessés par les aboiements du chien".

Depuis vendredi, sur les réseaux sociaux, des appels à ne plus acheter de produits français ont été relayés. En Jordanie, le Front d'action islamique, un parti d'opposition, a appelé les citoyens à boycotter les produits français. Dans certains pays, ces appels ont été suivis d'effets concrets. Au Qatar, les chaînes de distribution Al-Meera et Souq al-Baladi ont annoncé qu'elles "retireraient" les produits français des magasins jusqu'à nouvel ordre.

Au Koweït, une soixantaine de sociétés coopératives ont annoncé un boycott des produits français, a indiqué le vice-président de la Fédération des coopératives, Khaled al-Otaibi. "Nous avons retiré tous les produits français, à savoir, les fromages, crèmes et cosmétiques des rayons", a-t-il revendiqué. Des images de fromages Kiri et Babybel retirés de rayons dans le pays ont circulé sur les réseaux sociaux.

Quelque 430 agences de voyages du Koweït ont, par ailleurs, suspendu les réservations de vols vers la France, a indiqué le chef de la Fédération des agences de voyages koweïtiennes, Mohammad al-Motairi. Enfin, l'Université du Qatar a annoncé, vendredi, 23 octobre, sur Twitter, le report de la semaine culturelle française après "l'atteinte délibérée à l'islam et ses symboles".

Vendredi, dans un communiqué, l'Organisation de coopération islamique (OCI), qui réunit 57 pays pour la plupart majoritairement musulmans, a, également, condamné la publication de caricatures de Mahomet en France, qu'elle considère comme une "attaque systématique et continue contre les sentiments des personnes de confession musulmane". Elle déplore, également, le discours "de certains responsables français" – sans les désigner – qui, selon elle, "alimente des sentiments de haine au nom de gains politiques partisans".

Dans un communiqué, le Hamas, qui dirige la bande de Gaza, a dit "prévenir" la France des "conséquences" que pourraient avoir les déclarations d'Emmanuel Macron sur les caricatures. "Insulter les religions et les prophètes ne relève pas de la liberté d'expression, mais favorise plutôt une culture de la haine", juge-t-il.

Le Jihad Islamique, deuxième groupe armé de Gaza après le Hamas, a, également, a soutenu "qu'offenser" l'islam, et son prophète Mahomet, était une "ligne rouge" qui "ne pouvait être tolérée".

Dans un discours télévisé, samedi, 24 octobre, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s'en est pris à Emmanuel Macron : "Tout ce qu'on peut dire d'un chef d'Etat qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c'est : allez d'abord faire des examens de santé mentale".

Une attaque qui a suscité une vive réaction de l'Elysée, qui a dénoncé "l'outrance et la grossièreté" du président turc et jugé ses propos ''inacceptables". L'ambassadeur de France à Ankara a été rappelé en France pour "consultation", un geste inédit dans l'histoire des relations entre les deux pays.

Dimanche, le Quai d'Orsay a, une nouvelle fois, dénoncé "une propagande haineuse et calomnieuse contre la France" de la part de la Turquie, et déploré "l’absence de toute marque officielle de condamnation ou de solidarité des autorités turques après l’attentat terroriste de Conflans-Sainte-Honorine". Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a, quant à lui, dénoncé les déclarations du président turc et l'a appelé "à cesser cette spirale dangereuse de confrontation".

Un responsable de la présidence turque a, en revanche, appuyé la ligne d'Ankara, estimant que "la politique insidieuse des caricatures offensantes, des accusations de séparatisme contre les musulmans et des perquisitions de mosquées" ont pour but "d'intimider les musulmans".

Ces propos s'inscrivent dans un contexte qui va au-delà des suites de l'attentat contre Samuel Paty. Il y a deux semaines, avant l'assassinat de l'enseignant, Recep Tayyip Erdogan avait dénoncé comme une provocation le discours d'Emmanuel Macron contre le "séparatisme islamiste" et la nécessité de "structurer l'islam" en France.

Le dialogue entre Ankara et Paris est, également, tendu au sujet du conflit au Haut-Karabakh ou encore des ambitions turques en Méditerranée. "Quand on regarde les derniers mois, on s'aperçoit qu'il y a eu sans arrêt des accrochages entre la France et la Turquie", rappelle sur franceinfo Jean Marcou, professeur à Sciences-Po Grenoble. En novembre dernier, le président turc avait déjà mis en cause la santé mentale d'Emmanuel Macron, répliquant aux propos du président français sur la "mort cérébrale" de l'OTAN en l'invitant à "examiner sa propre mort cérébrale".

Avec Franceinfo

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