ETATS-UNIS/AFRIQUE : Le chef de la diplomatie américaine Rex Tillerson en Afrique pour marquer la Chine à la culotte

Du 12 au 16 janvier 2018, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, avait effectué des visites officielles au Rwanda, en Angola, au Gabon et à Sao Tomé-et-Principe. Cette visite avait été effectuée au lendemain des propos désobligeants de Donald Trump tenus, le 11 janvier, sur le continent africain comme étant des « pays de merde », ce qui a créé un véritable choc auprès des Africains. Au regard de l'indignation suscitée, le président américain avait essayé de les atténuer en envoyant un message de conciliation, par l'intermédiaire de Paul Kagame, aux chefs d'Etat africains qui se réunissaient, à Addis Abeba, en Sommet, fin janvier. Il avait, dans la foulée, promis d'envoyer, très prochainement, son secrétaire d'Etat, Rex Tillerson, pour visiter certains pays africains et leur parler de la vision africaine du nouveau chef de la Maison Blanche. Rex Tillerson arrive, donc, sur un terrain miné où l'administration Trump n'est pas bien perçue. Un continent que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a, aussi, visité la semaine dernière. Une tournée qui l'a conduit en Algérie, en Mauritanie, au Mali et au Sénégal.

Rex Tillerson s'est envolé, mardi, 6 mars, pour sa première tournée africaine à la tête de la diplomatie américaine, afin de tenter de dissiper les craintes du continent échaudé par le dédain prêté à Donald Trump.
Il est attendu, de mercredi au 13 mars, en Ethiopie, en pleine crise politique depuis la démission surprise du premier ministre, Hailemariam Desalegn, et où il rencontrera, aussi, les dirigeants de la Commission de l'Union africaine (UA), mais aussi, à Djibouti, où se trouve la seule base militaire américaine de la région, au Kenya, qui sort d'une période électorale tourmentée, au Tchad -- une première pour un secrétaire d'Etat américain dans cette ex-colonie française – et, enfin, au Nigeria, les Etats-Unis étant le deuxième débouché pour les produits nigérians, après l'Inde, en 2017.

Jusqu'ici, l'administration du président républicain n'a pas manifesté un grand intérêt pour l'Afrique.

Son prédécesseur démocrate Barack Obama, de père kenyan, s'était rendu au Ghana à peine six mois après sa prise de fonctions avec un message fort invitant les Africains à prendre leur destin en main. Si son héritage reste avant tout symbolique, le rapport qui semble s'instaurer avec Donald Trump est tout autre.

Il aura ainsi fallu plus d'un an à son secrétaire d'Etat pour aller fouler le sol subsaharien. Et lors d'une rencontre en novembre à Washington avec les ministres de l'UA (ici avec le chef de la diplomatie togolaise Robert Dussey à Washington en 2017), comme dans un discours mardi matin dans une université américaine sur la stratégie des Etats-Unis pour l'Afrique, Rex Tillerson s'en est tenu à des objectifs très généraux : lutte antiterroriste, bonne gouvernance, développement.

"L'Afrique est l'avenir", a-t-il lancé, rappelant sa bonne connaissance du continent de par son ancienne casquette de patron du géant pétrolier ExxonMobil. Evoquant la croissance démographique du continent, son potentiel économique, mais aussi, la pauvreté et le chômage de masse, il a prévenu que "sans emplois et sans espoir dans l'avenir, cette jeunesse de plus en plus nombreuse représentera une nouvelle génération en proie aux terroristes, mettant à mal la stabilité et les gouvernements démocratiques".

Il a donc dit vouloir "approfondir" les "partenariats avec l'Afrique, afin de rendre les pays africains plus résistants et plus autosuffisants".

Comment ? Hormis l'annonce d'une aide humanitaire américaine supplémentaire de plus de 530 millions de dollars contre la famine et l'insécurité alimentaire dans la Corne de l'Afrique et dans le bassin du Lac Tchad, Rex Tillerson a, surtout, mis en cause la concurrence de la Chine.

"Les Etats-Unis veulent favoriser une croissance durable qui renforce les institutions, l'état de droit, et permette aux pays africains d'être autosuffisants", a plaidé le chef de la diplomatie américaine. "C'est l'opposé de l'approche chinoise, qui encourage la dépendance via des contrats opaques, des prêts prédateurs" qui "engluent les pays dans la dette", a-t-il dénoncé. Cas du Congo-Brazzaville ?

Problème, "nous ne dépenserons jamais autant que les Chinois en Afrique", puisque Pékin "construit des choses tangibles pour les Africains, des stades de football, des centres commerciaux", a souligné, de son côté, le chef du commandement américain pour l'Afrique, le général, Thomas Waldhauser, devant une commission parlementaire. "Nous devons continuer à faire de petites choses" qui puissent nous "mener loin" et préservent "notre influence", a-t-il estimé.

Le voyage "sera un début, un dialogue, il faudra vraiment travailler avec nos partenaires africains pour qu'il porte ses fruits", a expliqué à la presse un haut responsable du département d'Etat.

Pour Witney Schneidman, de la Brookings Institution, "ce sera avant tout un voyage d'écoute pour Rex Tillerson". Car l'intention de cette administration américaine de réduire drastiquement son budget pour la diplomatie et l'aide internationale va "peser sur la tournée", tout comme "les propos négatifs prêtés au président Trump sur l'Afrique", relève ce chercheur. En cause, la polémique sur les "pays de merde".

Cela dit, la Chine n'est pas prête à se laisser marcher sur les pieds. Elle refuse, aussi, toute leçon venant de son rival américain. Pour preuve, elle a très vite réagi, quelques heures, seulement, après les propos du secrétaire d'Etat américain. La Chine espère que les autres pays joueront un rôle plus positif dans le développement de l'Afrique et traiteront la coopération sino-africaine de manière juste et objective, a annoncé, ce même mardi, 6 mars, Geng Shuang, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères : "Ces remarques sont sans aucun rapport avec la vérité", a-t-il indiqué lors d'une conférence de presse. "La dette de certains pays africains résulte d'une accumulation à long terme, et n'est pas apparue récemment. La Chine n'est pas le créancier principal des pays africains", a-t-il ajouté.

Selon lui, le soutien financier de la Chine à l'Afrique concerne, principalement, les domaines des infrastructures et de la production : "Les entreprises chinoises ont construit beaucoup d'autoroutes, de chemins de fer, de ports, d'aéroports et d'infrastructures de communication, améliorant considérablement l'environnement du développement économique de l'Afrique et aidant le continent à attirer des investissements étrangers".

Et de poursuivre : "Je mets l'accent sur le fait que la partie chinoise accorde une grande importance au caractère durable de la dette africaine", avant de conclure : "Nous avons fait de notre mieux pour éviter d'accroître le fardeau de la dette de l'Afrique".

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