GAMBIE : Pourquoi Yahya Jammeh ne s'est pas accroché au pouvoir comme les autres

Une semaine après l'élection du 1er décembre, remportée par le candidat d'une coalition de l'opposition, Adama Barrow, plusieurs scénarios ont été échafaudés pour expliquer la succession d'événements qui s'est conclue par l'incroyable appel téléphonique télévisé de Yahya Jammeh, au pouvoir depuis 22 ans, félicitant son adversaire le 2 décembre.

Le plus plausible, pour l'opposition et des analystes, est qu'il ait été, tellement, persuadé d'obtenir un cinquième mandat qu'il a laissé la campagne et le scrutin se dérouler, librement, sans prévoir de plan de secours en cas d'échec. En 2012, Abdoulaye Wade, président sortant du Sénégal, avait nourri la même assurance avant d'être surpris par un deuxième tour dont le retard était irrattrapable.

"Tout le monde peut voter pour le candidat de son choix. Personne ne doit être forcé à voter pour moi", avait-il affirmé, le 16 novembre, au lancement de la campagne.
Selon Jim Wormington (Human Rights Watch - HRW), "Jammeh a cru que les techniques utilisées par le passé, telles que sa domination sur les médias d’Etat, la mobilisation de responsables locaux au service de sa candidature, le musellement des journalistes indépendants et l'emprisonnement d'opposants, lui assureraient, encore, la victoire".

Mais, "l'opposition a profité du fait que le jour de l'élection, les Gambiens ont pu voter librement pour le candidat de leur choix", a relevé Jim Wormington, qui suit la Gambie pour HRW. L'ONG, comme beaucoup d'autres, estimait, pourtant, il y a un mois, que la répression "réduisait à néant les espoirs d'une élection libre et juste".

Jusqu'alors, le président sortant n'avait, de toute façon, pas besoin de truquer le vote pour s'imposer face à une opposition divisée.
Lorsque la défaite a été consommée, il était bien tard pour la contester, d'autant plus que cette année, les résultats étaient annoncés, localement, par bureau de vote, et non plus, centralement, rendant toute manipulation, encore, plus flagrante, soulignent les experts.

"Quand il s'est aperçu qu'il avait perdu, il en a avisé le directeur de la télévision qui a interrompu la retransmission des résultats parce qu'il devait reconnaître sa défaite en direct", a indiqué le président de la Commission électorale indépendante, Alieu Momar Njie.

Dans la nuit du 1er au 2 décembre, la télévision d’Etat GRTS a, alors, diffusé des récitations de versets du Coran, mais, Yahya Jammeh n'est pas apparu à l'antenne, créant, pendant de longues heures, un suspense propice aux rumeurs.

Selon des médias sénégalais, généralement, bien informés de la situation en Gambie voisine, il a, alors, été tenté par un coup de force, dont il aurait été dissuadé, in extremis, par l'intervention de puissances régionales et les mises en garde de ses forces de sécurité.

Ces informations n'ont pas été confirmées, à Banjul, et Yahya Jammeh (sur notre photo en direct à la télévision d'Etat annonce sa défaite avant les résultats officiels et félicite le vainqueur), a assuré en reconnaissant sa défaite n'avoir, à aucun moment, envisagé de contester ou de manipuler les résultats.

L'attitude de la hiérarchie militaire a, certainement, pesé, selon Mathias Hounkpe, responsable du programme de gouvernance politique à la Fondation Osiwa (Open Society Initiative for West Africa).
"Quand vous êtes un dictateur, en règle générale, vous gérez avec l'armée", remarque-t-il. "Donc vous êtes en partie otage de l'armée. Au moment de partir, ce n'est pas votre sort seul qui compte", a-t-il ajouté, estimant que les militaires pourraient l'avoir incité à jeter l'éponge.

Selon un diplomate gambien en poste dans la région et proche de Yahya Jammeh, celui-ci a reçu du président élu l'assurance qu'il ne serait pas inquiété. Adama Barrow lui a demandé de calmer toute velléité putschiste de ses officiers, selon la même source.

Les pressions pour poursuivre Yahya Jammeh et les dignitaires du régime, accusés de nombreuses violations des droits de l'Homme, représentent un des principaux défis pour le nouveau pouvoir, déterminé à une transition pacifique.

Dans un entretien avec des médias français, le 3 décembre, Adama Barrow a exclu toute "chasse aux sorcières", affirmant que son prédécesseur pourrait "vivre en Gambie en tant que citoyen ordinaire".

Avec AFP

Les plus populaires