NECROLOGIE : Hommage à Edem Kodjo l'ancien secrétaire général de l'OUA et ancien premier ministre du Togo

Jeudi, 20 août, le Togo a organisé les funérailles dignes de ce nom pour saluer le départ vers l'au-delà d'Edem Kodjo. Digne fils comme le Togo en connaît très peu, cet ancien diplômé de l'ENA de Paris fut tour à tour secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA, ancêtre de l'actuelle Union africaine) et deux fois premier ministre du Togo. Coordonnée par le ministre des Affaires étrangères, le professeur, Robert Dussey, cette cérémonie d'hommage en son honneur, avait rassemblé tout ce que Lomé compte de beau monde : le premier ministre chef du gouvernement, la présidente de l'Assemblée nationale, les anciens premiers ministres du Togo, de la République démocratique du Congo et les anciens présidents de l'Assemblée nationale du Togo, les grands dignitaires de l'épiscopat du Togo, le ministre congolais des Affaires étrangères, Jean-Claude Gakosso, dépêché pour la circonstance par le président congolais, Denis Sassou-Nguesso, au nom de l'amitié et de la fraternité qui le liaient au défunt, le représentant spécial du secrétaire général des Nations-Unies en Afrique de l'Ouest et du Sahel, les ministres, l'ensemble du corps diplomatique, ainsi que, les membres de l'état-major des forces de défense et de sécurité.

"Si on me demande à quoi servent les hommages, je répondrai : pour enterrer les grands hommes. Marcel PAGNOL disait : « La première qualité d’un héros, c’est d’être mort et enterré ». Cette semaine, la Nation tout entière enterre un héros national. En cette occasion d’émotion individuelle et collective, je voudrais, au nom du gouvernement, rendre un hommage-reconnaissance à notre héros disparu". 

Voici l'entrée en matière du maître des cérémonies qui, en cette occasion, n'a pas oublié de revêtir ses habits de professeur de philosophie politique de l'Université de Lomé, pour asséner à l'assistance quelques vérités sur l'existence humaine.

« Mais jusqu’à quand la mort méchante et vampire va-t-elle continuer de nous arracher nos grands hommes, les êtres qui nous sont chers et dont la disparition nous attriste, nous affole, nous déstabilise », s'est, opportunément, demandé la professeur Robert Dussey ? Avant de s'étendre sur son questionnement :

Qui donc es-tu pour nous défier ?
Qui donc es-tu pour défier une nation, un peuple, un continent ?
Qui donc es-tu pour nous arracher Edem Kodjo, ancien premier ministre et ancien Secrétaire Général de l’OUA ? 
Es-tu la mort ? Es-tu Dieu ? ».

Le ministre de l'Education aurait été bien inspiré de proposer le sujet de la mort aux futurs bacheliers de la nation, qui passent, en ce moment, leur premier diplôme universitaire.

En fait, « l’homme se sait mortel, mais sa mort lui demeure, à chaque instant du temps historique, un mystère, l’inconnu le plus absolu, et un scandale pour les autres », a reconnu Robert Dussey, dans une posture beaucoup de professeur-enseignant que de ministre chef de la diplomatie du Togo.

Le 11 avril 2020, alors que les chrétiens du monde, s’apprêtaient à célébrer Pâques, la fête de la Résurrection de Jésus-Christ entre les morts, Edem Kodjo, fervent chrétien (disciple du Christ), après avoir vécu avec lui la souffrance de la croix du Vendredi-Saint par sa maladie, fut appelé pour le festin éternel par Dieu. Ceci est un symbole de son attachement au Seigneur. La mort tragique et imprévisible a arraché à notre affection ce digne fils de la République.   

Qui était Edem Kodjo ?

Pour le professeur, Robert Dussey, « Il a un profil bien polysémique. Edem Kodjo, l'ancien secrétaire général de l'OUA, le pédagogue, l'écrivain, l'essayiste, le collectionneur des arts d’Afrique, le diplomate, le médiateur, l’homme de l’intégration sous-régionale, le panafricain, le politique, et que sais-je encore ? Oh Edem Kodjo ! Que tu es un don de Dieu suivant le principe leibnizien de raison suffisante et je comprends pourquoi toute ta vie a été synonyme d’un don catégorique de soi. Il faut être cruel comme la mort pour avoir raison d’un homme aux qualités multiples comme toi ». 

Et de poursuivre : « Grandeur et élégance, vision et anticipation, perspicacité et générosité sont entre autres les qualités intrinsèques de la personnalité de l’illustre disparu. Homme d'extrême élégance, il a été celui qui a accompli tout ce qu’il a entrepris avec passion. « Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion», disait Friedrich HEGEL. En vivant leurs passions, mieux, en travaillant à la réalisation de leurs passions, les grands hommes contribuent à la réalisation des causes nobles dans l’Histoire ». 

Dans la « cité de l’opinion publique africaine », Edem Kodjo a une réputation digne de sa grandeur et son excellence. L’homme n’est pas moins connu et reconnu en « terre-patrie», le Togo, comme étant celui dont le parcours existentiel n’a pas été une aventure de repos. Homme de principe, d’une rigueur exceptionnelle, travailleur acharné et attaché à de nobles valeurs spirituelles, politiques et humanistes, il avait joué un grand rôle dans la création des formations politiques au Togo : 

- Le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) en 1969,
- L’Union Togolaise pour la Démocratie (UTD) en 1991,
- La Convention Patriotique Panafricaine en 1999.

Il a, de façon active et comme il peut, assumé et exercé sa citoyenneté togolaise. Le citoyen digne est, suivant ARISTOTE, celui qui assume la citoyenneté dans sa double dimension, être gouverné et gouverner ensuite. Dans le versant de la vie citoyenne de Edem Kodjo lié à la participation à la gestion des affaires publiques, il a été à plusieurs reprises ministre et deux fois premier ministre. « C’est d’ailleurs l’occasion, de remercier une fois de plus, le président de la République pour l’intuition géniale (autrement dit la vision intuitive) qu’il a eu en le nommant comme le 1er premier ministre de sa magistrature suprême en 2005 », n'a pas manqué de rappeler le professeur, Robert Dussey. 

S’il revient à chacun d’apprécier l’héritage politique de Edem Kodjo, il demeure vrai, par-delà des conflits d’appréciation et d’interprétation, qu’il a été un homme d’Etat pour qui l’engagement politique rime avec le don de soi pour les affaires de la République. 
 
Pour lui, la recherche du compromis est une valeur politique cardinale. Il est l’homme du GRAND PARDON. Le souci de Edem Kodjo pour le pardon dans le domaine des affaires humaines traduit sa confiance en l’homme et son humanisme bien tempéré. Edem Kodjo croyait au pardon comme étant l’une des conditions de régénérescence et d’humanisation permanente des sociétés humaines. Sa foi en la force du pardon orienté vers la paix participe de sa vision de l’Afrique et de son vœu d’un continent paisible et uni. Il est l’homme de l’indispensable unité africaine. 
 
Beaucoup disent aujourd’hui que l’avenir du monde se joue en Afrique sans savoir qu’ils parlent sous l’autorité de Edem Kodjo qui a publié en 1985, un ouvrage à titre prémonitoire "Et demain l’Afrique". Edem Kodjo croyait en l'Afrique et faisait, de son vivant, du panafricanisme un combat, un horizon qui appelle tous les peuples d'Afrique (sur notre photo Edem Kodjo avec le professeur Robert Dussey). Il fait partie du cercle restreint des personnalités africaines, qui sans être naïfs, ont eu l’audace d’espérer au meilleur devenir de l’Afrique dans l’Histoire. Il avait la conviction, comme il le dit lui-même dans "Et demain l’Afrique", que « les ressources humaines et matérielles substantielles de l’Afrique, la possibilité de les utiliser pour féconder une civilisation forte et généreuse, dans le cadre de l’indispensable unité, donnent […] aux Africains des raisons d’espérer » (1985, p. 60). Il est aujourd'hui parti et nous laisse en héritage l'idéal panafricain qui a été le rêve de toute sa vie.

L’auteur du chef-d’œuvre "Et demain l’Afrique" a eu le destin des grands hommes. Les grands hommes ont le destin d’être des incompris. «La personnalité des grands hommes est faite de leurs incompréhensions », comme l'a dit André GIDE. Les grands hommes ont une extrême longueur d’avance sur leurs époques parce que leur vie est projection dans le futur. Ils vivent le présent tout en ayant en vue l’horizon du futur qui impacte leur œuvre dans l’Histoire. Si l’histoire présente, celle parcellaire de la vie quotidienne en train de se faire est souvent très ingrate envers les grands hommes, l’Histoire au sens global avec sa triple dimensionnalité (le passé, le présent et le futur) finit par leur rendre justice. Comme l’a souligné Victor HUGO dans son hommage à Honoré de BALZAC lors des funérailles de ce dernier, «les grands hommes font leur propre piédestal ; l'avenir se charge de la statue». 
 

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