NIGERIA : Pourquoi la secte terroriste Boko Haram cherche (enfin) à négocier avec le gouvernement

Des dignitaires de l'ethnie kanouri, majoritaire au sein de Boko Haram, dans le Nord-Est du Nigeria, ont exhorté les djihadistes à négocier avec le gouvernement pour mettre fin à leur insurrection sanglante. Mais, certains observateurs y voient, surtout, un appel visant à préserver des intérêts ethniques.

Pour le Forum des Anciens du Borno, un groupe d'influence de l'ethnie kanouri composé de militaires et de notables à la retraite, "il est temps qu'ils déposent les armes", qu'ils "se repentent et rejoignent le reste de la société", huit ans après le début du conflit qui a fait plus de 20.000 morts, au bas mot.

"Si nos dirigeants ont eu la latitude de négocier avec Boko Haram pour la libération de certains de leurs captifs, ils devraient employer la même méthode pour négocier la fin de l'insurrection", affirme une déclaration du Forum publiée, vendredi, 14 juillet, dans la presse.

"Le gouvernement du Nigeria avait, avant cela, négocié avec succès, avec les militants du Delta (pétrolier) du Niger. Laissez le gouvernement faire de même avec Boko Haram", ajoute le texte. Un véritable appel du pied qui montre que Boko Haram malgré ses attentats-suicide est dans une très mauvaise passe.

L'administration du précédent président, Goodluck Jonathan, avait, à plusieurs reprises, évoqué des pourparlers de paix avec les djihadistes et même un cessez-le-feu, jamais concrétisé.
Son successeur, Muhammadu Buhari, n'a, pour sa part, montré aucune volonté d'apaisement depuis son arrivée au pouvoir en 2015, promettant, au contraire, d'écraser l'insurrection.
Des négociations officieuses menées par son gouvernement ont, toutefois, permis la libération d'une centaine de lycéennes de Chibok, sur les 219 enlevées par Boko Haram en 2014.

Pour certains observateurs, l'appel lancé par les Anciens du Borno cachent, surtout, leur crainte de voir les Kanouri marginalisés par rapport à d'autres groupes importants comme les Haoussa, dans un contexte de fortes rivalités interethniques. Pour Abdullahi Bawa Wase, expert en sécurité, les notables kanouri "tâtent le terrain" auprès des autorités. Les pourparlers de paix "pourrait être une idée de Boko Haram vendue au nom des Anciens du Borno", affirme-t-il.

Un responsable des milices civiles engagées aux côtés de l'armée contre Boko Haram juge, lui aussi, cette proposition "de mauvaise foi".

"Les anciens savent comment entrer en contact avec leurs fils, leurs neveux et leurs frères qui sont de hauts dirigeants de Boko Haram", explique-t-il sous couvert d'anonymat. "S'ils pensent réellement ce qu'ils disent, ils devraient convaincre leurs relations au sein de Boko Haram de renoncer à leur appartenance au groupe et se rendre".

Dès la naissance de Boko Haram, en 2002, à Maiduguri, capitale de l'Etat du Borno, ses liens étaient connus avec l'élite politique et religieuse locale, dont certaines familles avaient des membres haut placés au sein du groupe islamiste.

L'armée a, souvent, accusé les Anciens du Borno d'entraver, délibérément, les opérations de contre-insurrection.
"Les gens méprisent Boko Haram pour la mort et la destruction qu'ils causent", affirme Abubakar Gamandi, patron du syndicat des pêcheurs du Borno.
"Mais en termes d'affinités ethniques, certains les soutiennent tacitement quand les victimes ne sont pas kanouri", regrette-t-il. "Beaucoup de Kanouri pensent que Boko Haram affaiblit leurs adversaires ethniques avec lesquels ils se disputent l'hégémonie sociale, économique et politique au Borno".

Les Kanouri détiennent, principalement, le pouvoir politique, tandis que les Haoussa contrôlent l'agriculture, la pêche et le commerce. Les tribus peul et arabe shuwa se concentrent, elles, sur l'élevage du bétail.
Les tensions entre groupes ethniques pré-existaient à Boko Haram, mais, elles ont, parfois, exacerbé le conflit.

Les insurgés "ont causé, davantage, de destructions et de morts dans les villes non-kanouri et les campements occupés par les Haoussa ou les Arabes shuwa", assure M. Gamandi.
Alors que l'armée a, considérablement, affaibli Boko Haram (notre photo), l'appel à des pourparlers est, aussi, vu par certains comme une tentative de préservation des Kanouri, qui craignent de perdre une génération d'hommes - tués ou emprisonnés.

"L'élite les encourage à se rendre à l'armée par l'intermédiaire des chefs de la communauté locale en promettant un retour en douceur et une réintégration dans la société", explique M. Gamandi.
L'autre obstacle potentiel à une paix durable est l'hostilité des habitants envers les insurgés, après tant d'effusion de sang et de chaos.

Selon Abba Aji-Kalli, coordinateur des milices civiles anti-Boko Haram du Borno, pourparlers de paix ou non, les djihadistes sont considérés comme des "ennemis jurés" par ses hommes.
Une amnistie pour des repentis "ne fonctionnera jamais", estime-t-il. "Nous ne nous regarderons jamais dans le blanc des yeux avec Boko Haram. Rien ne peut changer cela".
"Nous savons très bien qui ils sont. Ils vivaient parmi nous, nous avons grandi avec la plupart d'entre eux", dit-il.

Avec AFP

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