RD CONGO : Le bilan An 1 de Félix Tshisekedi à la tête de l'Etat

Activisme diplomatique, libertés publiques et populisme… Depuis sa prise de pouvoir en janvier 2019, le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, tente de se démarquer de son prédécesseur, Joseph Kabila, avec qui il partage, cependant, le pouvoir au sein d'une coalition déséquilibrée où ce dernier contrôle l'Assemblée nationale et le Sénat. Et la majorité des gouverneurs de province. Elément déterminant de son année au pouvoir : Trump a contrecarré les plans de Kabila dont les partisans voulaient détruire l'avion présidentiel en plein vol l'année dernière, dans le Kivu, ce qui a fait dire que Washington souhaitait le succès du pouvoir en place à Kinshasa (sur notre photo les couples présidentiels de la RDC et des Etats-Unis le 27 septembre 2019 à New York en marge de l'Assemblée Générale des Nations-Unies).

"C'est un président de l'extérieur", raille un Congolais de la diaspora. Il fait allusion aux nombreux voyages en Occident de Félix Tshisekedi, qui a pris le pouvoir en RDC il y a tout juste un an, au terme d'une présidentielle sous haute tension.

Conscient d'avoir les mains liés et qu'il ne sera pas libre de gouverner comme il l'entend, Félix Tshisekedi a multiplié, dès le début de son mandat, les déplacements, notamment, en Belgique, en France et aux Etats-Unis, pour sortir son pays de l'isolement. "Son activisme en Europe et aux Etats-Unis vise aussi à faire inverser les rapports de force en interne. Il sait que son prédécesseur n'a plus de soutien à l'international à part quelques alliés sur le continent. Mais lui, il parle à tout le monde", estime Trésor Kibangula, analyste pour le Groupe d'études sur le Congo (GEC) basé à New York. 

L'élection en janvier 2019 du fils de l'opposant historique Etienne Tshisekedi, longtemps, opposé aux Kabila (père et fils), avait marqué, pour la première fois, une alternance pacifique à la tête de ce pays immense d'Afrique centrale. Mais, pour que Joseph Kabila, resté au pouvoir pendant 18 ans, cède son fauteuil, Félix Tshisekedi, à la tête de l'alliance Cach, a dû accepter de former une coalition avec le mouvement Front commun pour le Congo (FCC) de son prédécesseur qui contrôle le parlement et dispose de solides relais dans l'appareil sécuritaire.

Conséquence, le nouveau président congolais s'est retrouvé au terme de sept mois de négociations avec un gouvernement pléthorique de 65 ministres et d'une centaine de conseillers composé aux deux-tiers par des membres du clan Kabila.  

Bien que l'alliance qu"il préside ait pu obtenir des ministères essentiels comme l'Intérieur, l'Economie et les Affaires étrangères, Félix Tshiskedi ne dispose pas d'un véritable pouvoir pour exercer ses prérogatives de chef d'Etat. Agacé, il a d'ailleurs tapé, à plusieurs reprises, du poing sur la table pour mettre en garde les ministres encore loyaux à Joseph Kabila qui remettent en cause ses ordres. 

A l'instar de Clément Kuete Nymi Bemuna, ministre du Portefeuille, ou de José Sele Yalaghuli, ministre des Finances. Le premier a bloqué des ordonnances présidentielles de nomination de hauts cadres à la tête de la Gécamines, le géant des mines congolais, et de la Société nationale des chemins de fer depuis juin 2019. Et le second rechigne à débloquer des fonds pour l'exécution de certains projets.

Il y a quelque temps, à Londres, lors d'une rencontre avec la diaspora congolaise en marge du Sommet Royaume-Uni-Afrique sur l'investissement, le président congolais a menacé de "virer" des ministres, si ses partenaires de la coalition sapaient son pouvoir. "Le Congolais m'a confié une mission et je dois rendre compte à ce peuple. Et celui qui ne va pas suivre mes instructions et qui s'attachera aux instructions de sa famille politique, il sera viré", a déclaré Félix Tshisekedi. "Jusqu'à présent, je n'ai vu aucun ministre s'opposer à mes décisions. Mais, certains ministres me disent qu'ils subissent des pressions", a-t-il ajouté dans un discours en lingala, la langue nationale du pays. 

Preuve des tensions réelles au sein de la coalition, le chef de l'Etat a, également, brandi la menace d'une dissolution de l'Assemblée nationale : "Je ne peux pas dissoudre l'Assemblée nationale tant qu'il n'y a pas crise". Mais, en cas d'"obstruction", "je serai contraint, en fin de compte, de prendre [cette] décision". 

"Félix Tshisekedi n'a de réel contrôle ni sur l'armée ni sur le parlement. Menacer de dissoudre l'Assemblée est peut-être une manière de mettre la pression sur le FCC de Joseph Kabila et se ménager des marges de manœuvre. Mais, c'est un risque que le président ne prendrait pas. Rien n'est moins sûr qu'il obtiendra des résultats autres que celles des législatives précédentes", estime Trésor Kibangula.

Une éventuelle dissolution de l'Assemblée avant les prochaines élections en 2023 "serait une bombe atomique", avec des "conséquences incontrôlables", affirme, pour sa part, Richard Moncrieff, expert du centre de réflexion International Crisis Group (ICG). "Tshisekedi a émis des menaces mais son plan A, c'est de continuer la coalition avec Kabila", ajoute-t-il.

Ce n'est pas la première fois que Félix Tshisekedi tient un discours acerbe contre le camp Kabila. En visite officielle aux Etats-Unis en avril 2019, il avait affirmé vouloir "déboulonner le système dictatorial qui était en place" en luttant contre "la corruption, la mauvaise gouvernance" et  "les arrestations arbitraires", lors d'une conférence de presse organisée par le Council on Foreign Relations.

"Ces propos très offensifs, tenus souvent hors du pays, sont certainement pour dompter la diaspora congolaise connue pour son hostilité à l'encontre de l'ancien régime", explique Trésor Kibangula, l'analyste du GEC.

A raison. L'une des premières mesures fortes prises par le président Tshisekedi pour rompre avec son prédécesseur, a été de libérer deux mois après son investiture plusieurs centaines de prisonniers politiques et de permettre le retour des exilés politiques comme l'opposant Moïse Katumbi. "Cela a permis de décrisper le climat politique qui était extrêmement tendu en 2018 quelques mois avant les élections. Et on peut désormais manifester tranquillement dans le pays sans être inquiété. Ce n'était pas le cas sous Joseph Kabila", explique Trésor Kibangula.

Félix Tshisekedi a aussi marqué un grand coup sur le plan social, en annonçant la gratuité de l'enseignement dans les écoles publiques. La mesure est entrée en vigueur en septembre. "C'est une mesure très forte mais populiste, qui est applaudie par tout le monde. La gratuité de l'enseignement est garantie par la Constitution, mais, elle n'a jamais été appliquée. Cela soulage beaucoup les ménages.

Pour 2020, le président a promulgué un budget annuel estimé à plus de 10 milliards de dollars, soit, près du double du budget précédent (6 milliards de dollars). Il doit permettre de financer d'importants programmes de développement.

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