TROUBLES EN RDC : La main (à peine invisible) de Sassou-Nguesso

Question à mille dollars : pourquoi le dictateur du Congo-Brazzaville est-il resté, dans son pays, au moment où tous ses homologues se rencontrent aux Nations-Unies à l'occasion de la 71e Assemblée Générale ? La réponse est simple : ses Services de sécurité lui ont intimé l'ordre de ne pas sortir du pays, de peur d'essuyer un coup d'état militaire. On sait que Sassou ne contrôle plus son armée, depuis son changement de constitution controversé en octobre 2015. Pour retarder sa chute, il a renforcé le recrutement des mercenaires de l'étranger dont le général tchado-centrafricain Abdoulaye Miskine qui soutient désormais la garde présidentielle du général Nianga avec un millier d'hommes venus de plusieurs pays africains. Il s'appuie, aussi, de plus en plus, sur l'expertise israélienne.

Coincé à Brazzaville alors que son cœur bat à New York, Sassou-Nguesso a, donc, eu la latitude de se pencher sur le dossier de la RDC. Un dossier, au départ simple, qu'il a, considérablement, compliqué. Car à Joseph Kabila, il a conseillé la fermeté (en prenant son propre exemple mais aussi celui du Burundais Pierre Nkurunziza), pour ne pas céder à l'opposition et de traîner les pieds. Et à l'opposition, il a conseillé la « souplesse » et le « réalisme », en l'appelant à la responsabilité. Le (double) jeu joué par Sassou est, tellement, dangereux qu'il peut être considéré comme co-responsable des tueries d'hier à Kinshasa : une cinquantaine de morts au bas mot.

Selon la Constitution, mardi, aujourd'hui, est la date limite pour convier les électeurs aux urnes pour ce scrutin censé avoir lieu cette année.

Pouvoir et opposition se sont renvoyé la responsabilité des violences, comme en janvier 2015, lorsque des émeutes ont totalement échappé au contrôle des deux camps après la répression violente de manifestation anti-Kabila dans la capitale. On avait alors dénombré plusieurs dizaines de personnes tuées en trois jours.

Dès lors, les interprétations sont conformes aux positions de chaque camp politique :
"La ville de Kinshasa vient de faire face à un mouvement insurrectionnel qui s'est soldé par un échec", a affirmé le ministre de l'Intérieur, Evariste Boshab. Le "bilan provisoire" est de "17 morts" : "trois policiers [...] et quatorze civils parmi les pillards", a-t-il ajouté.

Pour sa part, le "Rassemblement" déplore "plus de 50 morts" victimes des "balles [...] de la police et de la garde républicaine".
Dénonçant une "dérive totalitaire du régime", la coalition d'opposition a appelé "toute la population à se rassembler" dès mardi, 20 septembre, "pour poursuivre sans désemparer les revendications" jusqu'au "départ définitif de Joseph Kabila de la tête de la RD Congo".

"L'ordre sera respecté et les honnêtes citoyens seront protégés", a rétorqué le porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, à la télévision publique.

Ce dernier avait accusé l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), principal parti de l'opposition, d'avoir été à l'origine de la violence.
Bruno Tshibala, porte-parole de l'UDPS, le parti du major, Etienne Tshisekedi, autour de qui s'est constitué le "Rassemblement", a accusé, de son côté, les forces de l'ordre d'avoir tout fait pour que les choses dégénèrent, en empêchant, violemment, les manifestants de converger vers le point de rassemblement, puis, en ouvrant le feu sur le cortège.

"Dès que nous avons effectué le premier pas de la marche, nous avons enregistré les premiers tirs [sur le défilé] et nous avons commencé à ramasser des morts", a déclaré Bruno Tshibala.
Les violences se sont poursuivies jusqu'en début d'après-midi.

Comme on pouvait s'y attendre, elles ont été émaillées de pillages dans certains quartiers sud. Des incendies criminels ont, également, visé des bâtiments publics et des permanences de partis de la majorité.
Très véhéments, des groupes de quelques dizaines à plusieurs centaines de jeunes ont affronté les forces de l'ordre sur le trajet prévu de la marche, à coup de pierres, en criant des slogans en français ou en lingala comme "Kabila akende!" ("Kabila dégage !") ou "Kabila doit partir!"

La police anti-émeutes a tiré à balles réelles sur les manifestants aux abords du Parlement.

Un photographe de l'AFP et une journaliste de la radio française RFI qui couvraient les événements ont été interpellés à la mi-journée par la police militaire.

Frappés à plusieurs reprises, ils ont fini par être relâchés en fin d'après-midi. Auparavant, le photographe de l'AFP s'était fait confisquer les cartes mémoires de ses appareils par des policiers.
Arrivé au pouvoir en 2001, Joseph Kabila est âgé de 45 ans. La Constitution congolaise lui interdit de se représenter, au terme de ce deuxième mandat, mais, il ne donne aucun signe de vouloir quitter le pouvoir.

Discrètement, conseillé par le Congolais, Sassou-Nguesso, ennemi juré de l'alternance politique à la tête de son pays, Joseph Kabila (sur notre photo avec Sassou à Oyo en 2015), qui, de nature, entretient des relations houleuses avec son voisin de l'autre côté du fleuve, est, depuis lors, conseillé par lui sur la façon de déjouer les pièges afin de mieux rester au pouvoir. Sassou-Nguesso semble, donc, être au centre de la coalition de chefs d'Etat mal ou non élus de l'Afrique centrale. Cette coalition, pour l'instant, est composée de lui comme président, et des membres comme le Burundais, Pierre Nkurunziza, le RDCongolais, Joseph Kabila, et bientôt, le Gabonais, Bongo Ondimba Ali.

Alors que la présidentielle apparaît impossible à tenir dans les temps, le "Rassemblement" a refusé le "dialogue national" en cours, à Kinshasa, entre la majorité et une partie de l'opposition. C'était un piège et non un dialogue, soutient l'opposition. Ce qui n'est pas faux dans la mesure où Sassou-Nguesso a influencé son ordre du jour. Objectif : garantir le maintien au pouvoir de Kabila.

Officiellement, ce dialogue est censé déboucher sur un "accord politique" de sortie de crise et ouvrir la voie à des élections "apaisées" mais retardées. Mais, on en doute, maintenant où les morts se comptent par dizaines.

Inquiets que la RDC, pays continent au coeur de l'Afrique, puisse retomber dans le chaos qu'elle a connu lors des deux guerres l'ayant dévastée entre 1996 et 2003, plusieurs pays étrangers ont multiplié les mises en garde.

Le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Marc Ayrault, a jugé "très dangereuse et extrêmement préoccupante" la situation dans l'ex-Congo belge.

"Ce qui compte c'est la date des élections", a-t-il déclaré, "si elles sont reportées sans cesse, cela veut dire que Kabila a l'intention de rester au pouvoir", et "c'est une situation qui n'est pas acceptable".
Le ministre des Affaires étrangères belge, Didier Reynders, a appelé à "la retenue" et incité "tous les acteurs politiques en RDC à œuvrer de manière pacifique pour l’organisation d’élections à brève échéance".

Le département d'Etat américain a exprimé une inquiétude et des recommandations similaires. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, qui a "exhorté" toutes les parties "à s'abstenir de tout autre acte de violence susceptible d'aggraver la situation".

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